L’Etat de Droit est-il désuet ?
L’Etat de Droit, à ne pas confondre
avec l’état du droit, repose sur le régime représentatif, le principe
majoritaire, le respect des procédures et du parallélisme des formes, la
garantie des Droits de l’Homme et des libertés publiques. L’Etat de Droit, à la
française, renvoie à la devise républicaine : Liberté, Egalité,
Fraternité. A condition, bien sûr, qu’on considère cette notion d’Etat de Droit
non pas comme simplement fonctionnelle, mais comme conceptuelle. L’Etat de
Droit a pour adversaires les finances de l’Etat du marché. Les marchés
financiers mettent les peuples en pénitence et les mécanismes de l’Etat de
Droit s’inclinent devant les impératifs boursiers. Le fonctionnement de l’Etat
de Droit – à la française -, c’est-à-dire en le combinant avec une logique
d’Etat-providence, coûte de plus en plus cher comme gestion des services
publics, des territoires, de l’éducation, de la santé, de la police et de la
justice. Tout cela est de plus en plus coûteux, d’autant que l’Etat-providence
se double aujourd’hui d’un Etat policier, disciplinaire, répressif. Réduire les
dépenses publiques, cela veut dire non seulement faire plus mal pour le peuple,
mais bloquer les principaux mécanismes de vie de l’Etat de Droit. En
définitive, l’Etat de Droit est de moins en moins compatible avec les lois des
marchés financiers. Egalité, gratuité, proximité spatiale, continuité
temporelle, qui sont les lois de fonctionnement des services publics, coûtent
au pouvoir sans rapporter financièrement, sans procurer des bénéfices. C’est
pourquoi, ces principes des services publics d’un Etat de Droit démocratique,
sont si mal vus des marchés financiers internationaux, qui cherchent à dicter
leur loi aux Etats. Pour eux, pour ces marchés financiers, il faut punir les
peuples, les mettre en pénitence, les obliger à « se priver » pour
rembourser une « dette » gonflée démesurément par des banquiers
toujours plus avides. Mais la politique peut-elle se faire au
guichet ?
Le Droit, qu’il s’agisse du
Droit-constat ou du Droit-projet, se doit d’accompagner le progrès
technologique, pour l’encadrer, et réduire l’arbitraire social. Mais cela exige
un accroissement des procédures, des agents, des flux, des savoirs. Réduire les
coûts de l’Etat, c’est réduire son efficacité, c’est pratiquer la loi du renard
dans le poulailler. C’est pratiquer la loi de la jungle, la loi du marché, la
loi du plus fort ; c’est le contraire de la démocratie.
Ainsi, l’Etat de Droit, c’est non
seulement la garantie de la présomption d’innocence, mais le respect de la
dignité de l’incarcéré.
Il est mille et une manières, pour le
pouvoir, de méconnaître l’Etat de Droit, sans pour autant être vu comme
dictatorial, même si on est en présence d’un Etat devenu policier (traitement
des étrangers, des prisonniers, pratiques racistes…).
L’Etat de Droit est un contrepoids
efficace du fonctionnement erratique du marché, guidé par la seule règle du
profit maximal, et du jeu imposé par les financiers les plus puissants.
L’Etat de Droit encadre la
souveraineté et empêche que l’hospitalité ne se transforme en hostilité,
en-dehors des procédures légales et protectrices des libertés. Ainsi, l’Etat de
Droit permet de construire une définition précise de l’ennemi, sans que puisse
être réglementée restrictivement la situation des hôtes des étrangers par
exemple.
L’Etat de Droit permet ainsi de lever
quelques obstacles à la démocratisation, mais il ne permet pas d’émanciper
totalement les peuples. Cette libération ne peut exister sans les révoltes
populaires, sans les luttes sociales, sans les conflits de classes.
Francine
Demichel
10/2024
_____________________________
Alerte rouge
Il est urgent que toutes les femmes du
monde, dans tous les continents, dans tous les pays, dans toutes les classes
sociales, dans toutes les langues, à tous les âges, manifestent leur solidarité
avec les femmes afghanes, pourchassées par le pouvoir politique de leur pays :
à travers mille expressions allant des pétitions, des défilés dans les rues,
des prises de parole dans tous les lieux publics, des rondes de protestation,
etc..
Il est urgent d’inventer de nouvelles
formes internationales de solidarité avec les femmes humiliées dans tant de
pays. Il est urgent que les médias et les réseaux sociaux s’emparent de cette
inqualifiable situation de tant de femmes dans le monde. Sous les pavés, la
prise de parole des femmes du monde entier. Alors, un cri s’élèvera du ciel, un
cri de liberté pour les femmes du monde.
Francine Demichel
02/09/2024
______________
Pour
un travail dans la liberté
La division du travail est une forme essentielle de domination sociale, notamment à travers la séparation entre travail de conception et travail d’exécution, séparation fondée sur une prétendue réalité technique, qui est totalement irrationnelle Il s »’agit en fait de déqualifier le travail, notamment ouvrier, de le dévaloriser, de dilapider la force de travail, afin de s’approprier privativement la richesse produite collectivement.
Il faut malheureusement constater que la croissance de la technique s’opère non seulement du côté industriel, mais surtout dans le domaine de l’information, dénaturant notre qualité de vie. D’autre part, dans le système capitaliste, le temps est toujours une marchandise, y compris le temps libre des travailleurs. La société technicienne qui développe les flux, en fait, en raison du capitalisme, n’est pas libératrice autant qu’elle pourrait l’être, en transformant le temps libre en temps convivial et riche culturellement. Cette mutation fondamentale impliquerait d’abandonner l’adéquation technique/efficacité, au bénéfice de la convivialité et de la liberté. Cela veut dire un changement de civilisation : un refus du pouvoir autoritaire, de l’intérêt marchand, de l’exploitation sociale.
Mai 2024Francine DEMICHEL
-------------------------------
Danielle Casanova ou la force de vie
« J’ai du soleil plein le cœur »
Elle
aimait la vie, rire avec ses amis, sa famille, son mari, dans sa Corse natale,
notamment à Piana, son village familial.Elle
naît le 9 janvier 1909 à Ajaccio. Elle meurt le 9 mai 1943 à Auschwitz. Elle a
34 ans. Elle est arrêtée le 15 février 1942 par un coup de filet préparé de
longue date et qui concerne 116 autres militants, dont Gérard Politzer, Jacques
Decour, Marie-Claude Vaillant-Couturier. La police française participe activement
à cette opération de chasse aux « terroristes ».
I :
La résistante : Une combattante martyre
Dans
la résistance, les femmes sont nombreuses et actives, notamment comme agents de
liaison. Mais elles sont restées historiquement invisibles. En raison d’une non
concordance, d’une non correspondance entre leurs positions et les dispositions
qu’elles ont prises dans leurs activités. Les femmes produisent dans le système
mais ne le reproduisent pas.
Pourtant,
elles furent l’âme de la résistance, à la prison de la Santé où elles
accompagnent les condamnés à mort en chantant la Marseillaise. Elles font des
bulletins quotidiens. Ainsi Danielle Casanova faisait le sien journellement sur
les nouvelles du jour. Elle prend très vite la tête des groupes de femmes en
prison, à la Santé et à Romainville, traduisant un extraordinaire courage. Les
femmes emprisonnées aident les hommes à supporter cette attente en enfer.
Ainsi, Danielle Casanova donne le signal de casser toutes les vitres afin de
pouvoir se parler et chanter, pour aider à mourir ces hommes qui étaient
condamnés au poteau d’exécution.
Dans
le camp de Romainville : « Nous
ne sommes jamais tristes. La souffrance n’attriste pas, elle donne des forces.
Si le ventre est creux, toujours bon pied, bon œil…Ils n’arriveront jamais à
nous ravir la flamme qui réchauffe nos cœurs. »
Ces
femmes croyaient à la victoire. Stalingrad avait eu lieu, le débarquement allié
en Afrique du Nord, la France libre de De Gaulle, la progression des troupes de
l’URSS, les sabotages…
Le 9
janvier, elle a 34 ans et toute la prison du fort de Romainville la fête. Elle
aurait pu se faire transférer dans une prison du sud de la France. Elle refuse,
ne voulant pas se séparer de ses camarades. Son journal manuscrit (« Le
patriote de Romainville ») a une énorme influence morale sur ses compagnes
de captivité. Elle fait des « conférences » sur la situation
politique et organise pour le jour de l’an une pièce de théâtre pour maintenir
le courage des prisonnières.
Le
23 janvier, elle est envoyée avec 230 femmes en déportation. De ces 230 femmes,
seules 49 reviendront vivantes.
Arrivée
au camp d’Auschwitz, elle est immédiatement affectée au cabinet dentaire. Elle
évita ainsi les corvées, les coups et le travail forcé. Elle entre immédiatement
en contact avec la résistance du camp. Elle sait tout ce qui se passe dans ce
camp de la mort. Le 6 mars meurt son amie Maï Politzer. Elle meurt elle-même le
9 mai, du typhus. Seules trois femmes survivront au typhus.
« Hélas les terribles semailles
Ensanglantent le long été
Cela dure trop, écoutez
On dit que Danielle et Maé
Les mots sont nuls et peu touchants
Maé et Danielle. Y puis-je croire
Comment achever cette histoire
Qui coupe le cœur et le chant. »
Louis
Aragon, le Musée Grévin
Vincentella
Pereni - nom de naissance de Danielle Casanova - va faire des études dentaires
à Paris, où elle rencontre son futur mari,
Laurent Casanova : communiste avant lui, elle le fit adhérer. Elle
multiplie les comités féminins, organise des manifestations, des défilés de
protestations, regroupe les familles de prisonniers de guerre. Elle prend très
vite la tête de tout le mouvement de la jeunesse communiste, diffuse la presse
communiste clandestine (car depuis août 1939 toutes les organisations
communistes sont interdites et les élus communistes déchus de leur mandat).
Clandestine
à Paris, elle s’efforce d’avoir une vie normale.
« Nous ne vivons que pour la lutte. ».
Avant
de mourir, elle dit à Marie-Claude Vaillant-Couturier : « Mon cœur est un cimetière. Je sais que je
vais mourir. Tu diras aux amies que moi aussi je suis morte pour la
France. ». Cette résistance active dès 1940, avec d’autres femmes qui
seront déportées et mortes dans les camps, entre dans la clandestinité et
manifeste un courage et un optimisme exemplaires.
II :
La communiste : la militante symbolique
Intellectuelle,
cultivée, elle adhère aux jeunesses communistes en 1928.
Dans
les années 30, le PCF développe une importante politique culturelle, héritière
des Lumières et du jacobinisme. Appartenant au clan Landry, les parents de
Danielle Casanova, deux instituteurs, sont laïques et républicains. Elle y
apprend à se battre pour la liberté.
A la
mort de Gabriel Péri, quand il fut fusillé, le 15 décembre 1941, elle écrira un
long vocero de deuil contre ses assassins : « Malédiction sur les barbares allemands. Nous ne les verrons plus, mais
éternellement, leur souvenir vivra en nous. Portons le deuil de tous les
martyrs innocents… Jurons de les venger. »
Un
communiste, c’est quelqu’un qui rêve de révolution et de rupture, et qui
participe à l’action politique quotidienne pour lutter contre les injustices.
Qu’est-ce
que la politique communiste à cette époque ? Plus que la gestion du
pouvoir d’Etat, c’est la reconfiguration du visible, du pensable et du
possible. Le PCF est devenu un lieu de mémoire : la mémoire est une
dimension capitale de l’identité du PCF de l’époque. Une mémoire parfois
mythique, mais toujours une mémoire militante, anthropologique, avec ses rites,
ses codes, ses traditions et ses symboles. La lutte politique, c’est aussi une
lutte pour l’appropriation des mots : résistants, fusillés…
Il
n’est pas de stratégie sans mémoire. On part de ce qu’il y a de meilleur dans
l’humanité pour aller de l’avant. Entre
le nouveau et l’ancien, on recommence toujours par le milieu, ce milieu
composé d’hommes et de femmes comme Danielle Casanova. Le communisme n’est pas
vécu à cette époque comme une opinion sur l’espace marchand des opinions, c’est
une volonté de résistance et de rupture.
Dans
ce cadre symbolique, distinguant le nécessaire et le contingent, Danielle
Casanova agit dans le cadre du mouvement international de la jeunesse
communiste, prend la direction de l’Union des Jeunes Filles de France ( 1936),
mouvement féministe autonome, en avance sur son temps, ouvert à toutes et tous
les ami.e.s de la liberté. Cela traduit très fortement une volonté d’insérer
les jeunes femmes dans la vie politique.
Plus
largement, le PC veut être l’incarnation symbolique de la lutte de la classe
ouvrière pour l’émancipation de l’humanité. Il cherche à penser la politique,
non plus autour de l’Etat, mais autour du mouvement prolétarien, par une
pratique d’autoréférence, avec des héros et des héroïnes symboliques, dont fait
bien sûr partie Danielle Casanova. Il est instructif à ce propos de relire les
Lettres Françaises de l’époque.
III :
La Corse : Une figure historique
Que
nous raconte aujourd’hui le récit de la vie de Danielle Casanova ? Que l’on
ne choisit pas son époque, mais que l’on peut s’y situer et choisir de faire un
projet de liberté à partir de ce que cette époque a fait de nous. Devant
l’absurde et l’inacceptable on peut décider de ne pas se soumettre, mais de
lutter, de résister, et d’exprimer toute sa force de vie.
« Et si c’était à refaire, je
referais ce chemin ». (Louis Aragon)
Au-delà
de la résistante, au-delà de la militante communiste, c’est une figure de
l’histoire corse qui se révèle à travers une morale de vie. Au-delà de la
défense de la patrie, au-delà de la fidélité à
un idéal politique, il y a chez Danielle Casanova une morale de
vie : il s’agit de ramasser des vérités et d’en faire quelque chose
d’intelligible. Refusant l’indifférence, l’utilitarisme des intérêts, sans
colère ni peur ni esprit de vengeance, elle exprime un engagement vital, qui
fait de tout territoire un espace de solidarité entre proches et prochains.
Sans
esprit de sérieux, sans volonté de se comporter en cheffe, sans cette violence
qui pose des valeurs comme transcendantes aux libertés, Danielle Casanova nous
apprend que les valeurs, aussi essentielles soient-elles, ne peuvent être
atteintes qu’à travers la liberté. Elle nous renvoie, en Corse, à une mémoire
profonde, enfouie, portée secrètement par une forme de langage, moins une
mémoire-nation qu’une mémoire-patrimoine : un bien commun, un héritage collectif.
La
sédimentation de la mémoire française s’est nouée autour de l’Etat (Jean
Moulin, Simone Veil), à travers une vision conquérante et universaliste dans un
modèle impérial et militaire. Ce qui compte dans la morale de Danielle
Casanova, ce n’est pas la morale du maître et de l’esclave, mais la morale de
la désobéissance, par des actes de contestation et d’insurrection : il
faut que la désobéissance produise du droit, par une augmentation de la liberté
de tous les autres. On est loin de l’histoire de Colomba, à laquelle certains
ont voulu réduire la philosophie des femmes corses, qui est une morale de vengeance privée. Avec Danielle
Casanova, l’individuel rejoint l’universel. La vérité s’accomplit dans le temps
à travers une liberté concrète. Le don de soi est liberté et libération. Il est
une transmission des libertés entre elles et fait exister le monde pour que
l’autre le consomme dans une réciprocité de reconnaissance. Au-delà de la
dialectique du maître et de l’esclave, il s’agit non pas de faire ce que l’on
est, mais d’être ce que l’on fait ; il s’agit non pas de vengeance, mais
de révolte. « Nous sommes condamnés
à être libres », disait Sartre. Par ses actes, on crée le monde. Je
conserve ce que je suis en inventant ce que je vais être. A travers sa vision
optimiste du monde, qui vise à transformer un projet individuel en volonté
collective, Danielle Casanova se situe dans son époque, et en même temps elle
la dépasse.
Cette
manière de penser le politique à partir du sublime, de la générosité, des
événements fondateurs, fait partie de la mémoire longue de la Corse, à la fois
radicale et interminable. Cette philosophie de l’espérance selon laquelle on
peut combattre la peste, en restant vulnérable mais en même temps invincible.
La confiance est première, c’est une vertu du risque : il nous faut
changer le monde pour changer de monde, à condition de ne pas fermer les yeux
sur ce que l’on voit, pour pouvoir faire exister les choses et les êtres en
situation. Danielle Casanova nous démontre qu’un individu peut être plus riche
en virtualité qu’il paraît, quitte à se réinventer constamment.
On
n’oubliera pas cette philosophie du courage, de
la victoire sur soi-même, cette façon d’agir sur l’histoire morale de la
conviction et de croire à ce qu’on fait.
Juillet 2023Francine DEMICHELQuand
la parole se révolte
La fonction symbolique du
langage ressurgit, les mots perdent leur sens commun, qui est subvertit
(« sous les pavés, la plage »). La parole, l’image, deviennent
révolutionnaires, sans déboucher sur une révolution. C’est là le paradoxe de la
situation de Mai 68.
Mai 68 ce fut le triomphe
de l’oralité et de la parole sur les murs des rues. Ainsi, une société toute
entière fit la pause dans la course au profit, pour réfléchir sur elle-même. Ce
fait rare ne doit pas être oublié : cela engendre une « extension du
champ des possibles », un foisonnement de mots imprévisibles, inattendus. Mai
68 fut un moment critique qui restera ineffaçable. De Mai 68, surgit une
écriture collective et anonyme, avec des mots nouveaux, violents, sensuels,
polémiques, politiques, contestataires, festifs, anti-autoritaires. Mai 68
s’est mis à parler une langue foisonnante, imaginative, spontanée, inédite,
épanouie, fusante.
Cette révolte sociale se
traduit par un fait majeur, un événement de langage : libertaire,
surréaliste, iconoclaste (« inscrivain »), utopiste. La parole y
laboure l’histoire, inventive, sauvage, fragile, violente, désenchaînée, palabreuse,
explosive, provocatrice, contradictoire.
Avec ces paroles de
rupture, de bifurcation, il s’agissait de rendre crédible un nouveau code
social. Mai 68 a réussi dans la mesure où les générations post
soixante-huitardes parlent et pensent différemment des générations précédentes.
Mais la symbolique pro-capitaliste reste puissante, qui conditionne les comportements
et les habitudes.
Malgré tout, le code
social allait progressivement changer. La majorité redeviendra silencieuse,
certes, mais des « minorités » socialement étouffées vont apprendre à
s’exprimer : les femmes à travers le MLF, les jeunes de banlieues à
travers le rap, les homosexuels, notamment à travers le FHAR… Mai 68 fut une immense interruption, clôturée
par la plus grande grève de l’histoire du mouvement des travailleurs.
La culture capitaliste
subsiste comme culture dominante. Mais, de plus en plus, des groupes
minoritaires la vivent différemment, en décalage, s’infiltrant dans les
interstices d’un système devenu poreux et incohérent. Les mots sont souvent les
mêmes, employés par les tenants du pouvoir et par le peuple. Mais leur
signification symbolique diverge, d’où l’incompréhension et le fossé entre les
représentants et les représentés. Les mots sont reçus de l’Etat, mais leur
usage est singulier. Entre le langage du pouvoir et le langage populaire,
l’écart se creuse de plus en plus. La société se tribalise. Les riches se
protègent, vivent entre eux, les pauvres survivent comme ils peuvent, devenant
de plus en plus muets.
Pendant ce temps, les
intellectuels se taisent : Sartre, au secours ! La société sait-elle
encore penser ?
Les aspects
communautaristes se sont effacés au bénéfice d’un individualisme de conquête.
Le rire social, très présent en Mai 68, a peu à peu disparu pour laisser place
à la morosité, voire à l’agressivité. Cette parole libérée, qui circulait dans
tout l’espace public et privé, a été peu à peu à nouveau confisquée.
Aujourd’hui, les conversations ont largement disparu, les bancs publics ont été
enlevés, les cafés traditionnels ont peu à peu disparu, où l’on discutait de la
politique, de l’art et de l’amour, de la révolution et de l’avenir du monde. La
vie se déroulait en palabres sur tout et rien, la foule était devenue
« poétique » (Michel de Certeau).
Mai 68 ne fut pas un
accident de parcours, mais un événement de rupture, une tentative pour créer de
nouveaux principes de vie, l’inauguration d’un langage différent. Cette période
critique d’accélération de l’histoire, d’ouverture des possibles, promut le
recul des conformismes, des habitudes, des positions affichées. Elle développa
une logique du désir, une effervescence créatrice, une volonté de
reconstruction du monde social, à travers un recul des routines.
Il ne s’agit plus de ne
pas « faire d’histoires », mais au contraire de révéler les contradictions
des sujets, l’obligation de choisir son camp et de rejeter les accommodements
et les arrangements successifs.
Nous ne devons pas
oublier Mai 68, même si tout événement est construit, car il n’y a pas de
vérité brute. L’événement ne sait pas spontanément se dire. Son sens est
incertain. Il manifeste une « rupture d’intelligibilité » (Gilles
Deleuze). L’événement est en lui-même problématique : quelque chose se
passe, un devenir survient, son intelligibilité fait problème. Ce qui était
impensable devient possible. Mais l’incertitude survient sur le sens de ce qui
se passe.
Grâce à la parole qui se
fait publique, l’information circule, et, se faisant, elle reconstruit des
rapports sociaux, elle structure l’espace public, elle réarticule un monde émietté,
éclaté, parcellaire, disjoint. Le langage n’était plus guidé par la production,
ni par le souci de productivité, mais la l’esprit critique et le passage au
crible de toutes les institutions. La conversation, lente et anodine, reprit
ses droits. L’oralité y prit toute sa place, y compris sous la forme de slogans
que l’on écrit sur les murs (« il est interdit d’interdire »,
« la beauté est dans la rue », « soyons réalistes, demandons
l’impossible ») et que l’on se répète à satiété dans des rencontres de
hasard.
Critiquant la société de
consommation, l’idéologie de Mai 68 cherche à rompre le lien entre abondance et
émancipation, en contredisant l’utopie libérale selon laquelle la nature se
dompte selon les lois de la rentabilité. Mai 68 a ébauché de nouveaux rapports
entre le naturel et le social, mettant l’espace au centre des préoccupations du
politique. Le concept de nature sera décortiqué par des philosophes
post-soixante-huitards, qui dissocieront nature et productivité : Il
s’agit de connaître le milieu qui nous environne afin de mieux l’habiter et y
subsister. La propriété et la sécurité sont remises en cause, au bénéfice des
principes d’égalité et de liberté. C’est sous cet angle que le techno-scientisme
de la modernité capitaliste est critiqué. L’esprit de compétition doit être
remplacé par une culture du loisir, sans rivalité ni accumulation de biens
marchands. Dès lors, sont inacceptables les conquêtes coloniales, les guerres
impérialistes, les partages des mers et des terres, selon une logique
croissante d’appropriation, d’occupation et de rentabilisation des territoires.
La philosophie politique cartésienne de maîtrise et de possession de la nature
est contestée, les biens communs (l’air, l’eau, le soleil) doivent devenir des
biens publics. La propriété ne doit pas être le principal accès au sol, le bon
usage de la terre (« la propriété c’est le vol »). Le droit
est remis en cause dans la mesure où il défend avant tout la propriété privée
et valide l’occupation des espaces des peuples exploités, l’inégalité
structurale du contrat d’échanges marchands. Mai 68 a mis en évidence ce rôle
central du droit de propriété, qui est devenu, au-delà de sa fonction primitive
jugée protectrice des libertés individuelles, un véritable principe
d’accumulation des biens marchands. Dans ce contexte, le travail du
non-propriétaire est vécu comme une aliénation. Mai 68 débat autant sur
Proudhon que sur Marx. La priorité accordée à la valeur d’échange sur la valeur
d’usage, corrélée à l’effet de rareté engendré artificiellement par
l’orientation accumulatrice du système économique, produit une recherche
effrénée de l’abondance, source de rareté et d’inégalité. L’idéologie
technocratique développe le progrès à travers l’abondance, la surconsommation
pathologique.
Or, pour Mai 68, la
nature n’est plus seulement une ressource économique, n’est plus seulement
considérée comme une marchandise dont il s’agit d’organiser la rareté, le
manque. Pour les penseurs situationnistes, essentiels pour comprendre Mai 68,
la nature doit être considérée en elle-même comme l’espace commun à tous,
rompant ainsi avec une certaine tradition réactionnaire qui associait la terre
à l’identité traditionnaliste et conservatrice. Devant l’accélération du
gaspillage provoquée par l’économie techno-capitaliste, l’idéologie dominante
de Mai 68, autour des surréalistes et des situationnistes, privilégie l’aspect
esthétique dans la nature et, de façon plus générale, promeut une vision
esthétisante de la société, tenue pour une œuvre d’art séparée des rapports de
production purement ostentatoire. D’où s’exprimera tout le nouveau langage
autour des désirs individuels (« jouir sans entraves »), qui
ne seront plus conditionnés par une marchandisation galopante.
Plus largement, ce que
dénonce la révolte de Mai 68, c’est le pouvoir politique, l’influence
idéologique de la technostructure, sa façon de gouverner dans un monde devenu
sujet à risques, un monde des incertitudes Après Mai 68 seront remises en cause
très fortement les politiques patriarcales et colonialistes, les certitudes
industrielles et productivistes. On n’a pas besoin de l’abondance pour
s’émanciper des liens d’exploitation et de domination, c’est – paradoxalement –
l’une des grandes leçons de Mai 68. L’hégémonie occidentale, qui repose sur le
pouvoir destructeur du marché (cf « Le Kapital »), doit être
dénoncée, notamment, quand elle proclame dans une langue d’Etat normalisatrice,
une conception de l’autonomie erronée, qui renvoie l’individu seul face au
marché. Mai 68 a eu le mérite d’énoncer une promotion du collectif, pas
nécessairement structuré, mais « en fusion » (pour reprendre une
expression de Jean-Paul Sartre), seul apte à faire vivre la révolte pour une égalité
réelle, celle des « égaux », pour une liberté ancrée dans l’espace. Le
système capitaliste n’est pas seulement un mode de production, mais un mode de
vivre, de résider, d’habiter l’espace. Penser politique, ce n’est plus penser
les abstractions de l’idéologie libérale, c’est penser concrètement les formes
et processus de la vie quotidienne. Le monde s’exprime autrement,
singulièrement, de façon inattendue et inédite.
Il faut continuer à faire
de Mai 68 un grand récit contre le pouvoir qui opprime, exploite, aliène,
violente les vies. Il faut faire savoir qu’il y a sans cesse, dans la vie, des
événements nouveaux, qui bouleversent l’ordre des choses.
« Une
impatience. Une exigence. Un pur élan. Un refus. Un mouvement souverain. Une
surprise émerveillée. Un état d’ébullition. Une effervescence. Une hardiesse.
Une échappée. Une émancipation. Une dilapidation. Une vibration de vie. Une
jubilation. Une rupture. Un rêve éveillé. »
Serge
Velay, L’Intempestif
Nous ne devons pas
oublier Mai 68.
Francine
Demichel
Mai 2023
Dans la résistance, les femmes sont nombreuses et actives, notamment comme agents de liaison. Mais elles sont restées historiquement invisibles. En raison d’une non concordance, d’une non correspondance entre leurs positions et les dispositions qu’elles ont prises dans leurs activités. Les femmes produisent dans le système mais ne le reproduisent pas.
Pourtant, elles furent l’âme de la résistance, à la prison de la Santé où elles accompagnent les condamnés à mort en chantant la Marseillaise. Elles font des bulletins quotidiens. Ainsi Danielle Casanova faisait le sien journellement sur les nouvelles du jour. Elle prend très vite la tête des groupes de femmes en prison, à la Santé et à Romainville, traduisant un extraordinaire courage. Les femmes emprisonnées aident les hommes à supporter cette attente en enfer. Ainsi, Danielle Casanova donne le signal de casser toutes les vitres afin de pouvoir se parler et chanter, pour aider à mourir ces hommes qui étaient condamnés au poteau d’exécution.
Dans le camp de Romainville : « Nous ne sommes jamais tristes. La souffrance n’attriste pas, elle donne des forces. Si le ventre est creux, toujours bon pied, bon œil…Ils n’arriveront jamais à nous ravir la flamme qui réchauffe nos cœurs. »
Le 9 janvier, elle a 34 ans et toute la prison du fort de Romainville la fête. Elle aurait pu se faire transférer dans une prison du sud de la France. Elle refuse, ne voulant pas se séparer de ses camarades. Son journal manuscrit (« Le patriote de Romainville ») a une énorme influence morale sur ses compagnes de captivité. Elle fait des « conférences » sur la situation politique et organise pour le jour de l’an une pièce de théâtre pour maintenir le courage des prisonnières.
Le 23 janvier, elle est envoyée avec 230 femmes en déportation. De ces 230 femmes, seules 49 reviendront vivantes.
Arrivée au camp d’Auschwitz, elle est immédiatement affectée au cabinet dentaire. Elle évita ainsi les corvées, les coups et le travail forcé. Elle entre immédiatement en contact avec la résistance du camp. Elle sait tout ce qui se passe dans ce camp de la mort. Le 6 mars meurt son amie Maï Politzer. Elle meurt elle-même le 9 mai, du typhus. Seules trois femmes survivront au typhus.
« Hélas les terribles semailles
Cela dure trop, écoutez
On dit que Danielle et Maé
Les mots sont nuls et peu touchants
Maé et Danielle. Y puis-je croire
Comment achever cette histoire
Qui coupe le cœur et le chant. »
Louis Aragon, le Musée Grévin
Vincentella Pereni - nom de naissance de Danielle Casanova - va faire des études dentaires à Paris, où elle rencontre son futur mari, Laurent Casanova : communiste avant lui, elle le fit adhérer. Elle multiplie les comités féminins, organise des manifestations, des défilés de protestations, regroupe les familles de prisonniers de guerre. Elle prend très vite la tête de tout le mouvement de la jeunesse communiste, diffuse la presse communiste clandestine (car depuis août 1939 toutes les organisations communistes sont interdites et les élus communistes déchus de leur mandat).
Clandestine à Paris, elle s’efforce d’avoir une vie normale.
« Nous ne vivons que pour la lutte. ».
II : La communiste : la militante symbolique
Intellectuelle, cultivée, elle adhère aux jeunesses communistes en 1928.
Dans les années 30, le PCF développe une importante politique culturelle, héritière des Lumières et du jacobinisme. Appartenant au clan Landry, les parents de Danielle Casanova, deux instituteurs, sont laïques et républicains. Elle y apprend à se battre pour la liberté.
A la mort de Gabriel Péri, quand il fut fusillé, le 15 décembre 1941, elle écrira un long vocero de deuil contre ses assassins : « Malédiction sur les barbares allemands. Nous ne les verrons plus, mais éternellement, leur souvenir vivra en nous. Portons le deuil de tous les martyrs innocents… Jurons de les venger. »
Qu’est-ce que la politique communiste à cette époque ? Plus que la gestion du pouvoir d’Etat, c’est la reconfiguration du visible, du pensable et du possible. Le PCF est devenu un lieu de mémoire : la mémoire est une dimension capitale de l’identité du PCF de l’époque. Une mémoire parfois mythique, mais toujours une mémoire militante, anthropologique, avec ses rites, ses codes, ses traditions et ses symboles. La lutte politique, c’est aussi une lutte pour l’appropriation des mots : résistants, fusillés…
Il n’est pas de stratégie sans mémoire. On part de ce qu’il y a de meilleur dans l’humanité pour aller de l’avant. Entre le nouveau et l’ancien, on recommence toujours par le milieu, ce milieu composé d’hommes et de femmes comme Danielle Casanova. Le communisme n’est pas vécu à cette époque comme une opinion sur l’espace marchand des opinions, c’est une volonté de résistance et de rupture.
Dans ce cadre symbolique, distinguant le nécessaire et le contingent, Danielle Casanova agit dans le cadre du mouvement international de la jeunesse communiste, prend la direction de l’Union des Jeunes Filles de France ( 1936), mouvement féministe autonome, en avance sur son temps, ouvert à toutes et tous les ami.e.s de la liberté. Cela traduit très fortement une volonté d’insérer les jeunes femmes dans la vie politique.
Plus largement, le PC veut être l’incarnation symbolique de la lutte de la classe ouvrière pour l’émancipation de l’humanité. Il cherche à penser la politique, non plus autour de l’Etat, mais autour du mouvement prolétarien, par une pratique d’autoréférence, avec des héros et des héroïnes symboliques, dont fait bien sûr partie Danielle Casanova. Il est instructif à ce propos de relire les Lettres Françaises de l’époque.
III : La Corse : Une figure historique
Que nous raconte aujourd’hui le récit de la vie de Danielle Casanova ? Que l’on ne choisit pas son époque, mais que l’on peut s’y situer et choisir de faire un projet de liberté à partir de ce que cette époque a fait de nous. Devant l’absurde et l’inacceptable on peut décider de ne pas se soumettre, mais de lutter, de résister, et d’exprimer toute sa force de vie.
« Et si c’était à refaire, je referais ce chemin ». (Louis Aragon)
Sans esprit de sérieux, sans volonté de se comporter en cheffe, sans cette violence qui pose des valeurs comme transcendantes aux libertés, Danielle Casanova nous apprend que les valeurs, aussi essentielles soient-elles, ne peuvent être atteintes qu’à travers la liberté. Elle nous renvoie, en Corse, à une mémoire profonde, enfouie, portée secrètement par une forme de langage, moins une mémoire-nation qu’une mémoire-patrimoine : un bien commun, un héritage collectif.
La sédimentation de la mémoire française s’est nouée autour de l’Etat (Jean Moulin, Simone Veil), à travers une vision conquérante et universaliste dans un modèle impérial et militaire. Ce qui compte dans la morale de Danielle Casanova, ce n’est pas la morale du maître et de l’esclave, mais la morale de la désobéissance, par des actes de contestation et d’insurrection : il faut que la désobéissance produise du droit, par une augmentation de la liberté de tous les autres. On est loin de l’histoire de Colomba, à laquelle certains ont voulu réduire la philosophie des femmes corses, qui est une morale de vengeance privée. Avec Danielle Casanova, l’individuel rejoint l’universel. La vérité s’accomplit dans le temps à travers une liberté concrète. Le don de soi est liberté et libération. Il est une transmission des libertés entre elles et fait exister le monde pour que l’autre le consomme dans une réciprocité de reconnaissance. Au-delà de la dialectique du maître et de l’esclave, il s’agit non pas de faire ce que l’on est, mais d’être ce que l’on fait ; il s’agit non pas de vengeance, mais de révolte. « Nous sommes condamnés à être libres », disait Sartre. Par ses actes, on crée le monde. Je conserve ce que je suis en inventant ce que je vais être. A travers sa vision optimiste du monde, qui vise à transformer un projet individuel en volonté collective, Danielle Casanova se situe dans son époque, et en même temps elle la dépasse.
Cette manière de penser le politique à partir du sublime, de la générosité, des événements fondateurs, fait partie de la mémoire longue de la Corse, à la fois radicale et interminable. Cette philosophie de l’espérance selon laquelle on peut combattre la peste, en restant vulnérable mais en même temps invincible. La confiance est première, c’est une vertu du risque : il nous faut changer le monde pour changer de monde, à condition de ne pas fermer les yeux sur ce que l’on voit, pour pouvoir faire exister les choses et les êtres en situation. Danielle Casanova nous démontre qu’un individu peut être plus riche en virtualité qu’il paraît, quitte à se réinventer constamment.
On n’oubliera pas cette philosophie du courage, de la victoire sur soi-même, cette façon d’agir sur l’histoire morale de la conviction et de croire à ce qu’on fait.
Vieillir sans Droit
Le droit français se désintéresse des âges de la vie, à part l’accès à la majorité. Dans beaucoup de civilisations anciennes, le vieillard est chargé de sagesse, mais pour notre droit il n’existe pas. La vieillesse n’est pas un concept juridique ; la société exclut impunément les personnes âgées de la vie sociale, dans le plus grand silence du droit, avec la complicité de toutes les institutions et procédures. Or, voici un changement majeur qui intervient dans notre droit ; ce n’est pas la capacité individuelle qui détermine l’âge de la retraite, mais bien une loi qui impose une règlementation uniforme de la cessation d’activité. C’est un nombre d’années arbitrairement fixé par le pouvoir politique qui présume une inaptitude au travail. Mais cela signifie-t-il que la personne âgée jouisse d’un droit au repos ? Cela supposerait des pensions de retraite suffisamment conséquentes, pour qu’il n’y ait pas de vieux pauvres, indigents. Et on peut aussi se tourner vers les autres aspects de droit. Quel droit à la culture, quand on est condamné à l’immobilité chez soi ou enfermé dans un EPADH ? Quel droit à la convivialité, quand tout se passe à travers des ordinateurs et du numérique que souvent on ne maîtrise pas ? Quel droit à la vie commune quand le grand âge vous immobilise ?
Avec le coronavirus, le
contact physique, le toucher disparaissent. Se toucher, s’embrasser est devenu
un luxe. Un certain hygiénisme social s’est transformé en haptophobie et nous
éloigne de nos anciennes cajoleries, pourtant essentielles, surtout pour les
personnes âgées et les enfants. On sait que le « peau à peau » reste
un remède contre la mélancolie.
La vieillesse réapprend
la lenteur, la nécessité de se « hâter lentement ». Mais qui écoute
les vieux, qui converse avec eux ? L’intergénérationnel s’efface, chaque
génération vit entre soi, son langage, ses repères. La transmission se fait de
plus en plus difficilement. Seule une logique sécuritaire préside au sort des
individus, inutiles, non-essentiels, que sont devenus les vieux, hors de tout
débat de société. Le pouvoir improvise avec arrogance une logique sécuritaire
et financière pour « traiter » la vieillesse, comme une maladie qui
coûte cher à la communauté. Aucun concept juridique démocratique
(l’hospitalité, la solidarité) ne vient contrebalancer une logique de l’urgence
hygiéniste et de la rentabilité assumée.
L’âge pénètre brutalement
dans le droit, en tant que règle irrévocable absolue, incontournable, uniforme.
Vieillir dans le travail n’est plus un
choix personnel, mais une contrainte subie, une violence au corps, une
atteinte à la vie.
Quand les droits
individuels et collectifs régressent, l’Etat de Droit recule. Le droit au
repos, avant la vieillesse, en bonne santé, recule. Les inégalités devant
l’avenir s’accroissent.
C’est quoi, l’Etat de
Droit, sinon des institutions publiques qui garantissent à tous une
« égaliberté » (Etienne Balibar) devant le futur, dans un progrès
constant des droits individuels et collectifs ? Vieillir au milieu d’un
recul généralisé de droits conquis par les luttes, c’est vieillir hors Droit,
dans une financiarisation qui massacre les plus faibles, les femmes notamment,
les plus fragiles, les moins dotés de capital culturel.
L’Etat de Droit
s’effondre, quand la police tire sur des manifestants pacifiques, désarmés, au
point de mettre leur vie en jeu, impunément, avec le soutien affiché des
autorités gouvernementales. L’Etat de Droit s’efface, quand les défenseurs des
droits de l’homme sont menacés de représailles financières, pour leur faire
« payer » leur soutien aux victimes des forces de police.
Il n’y a plus d’Etat de
Droit, quand le pouvoir bafoue les procédures de vérité, quand ceux qui
dénoncent des actes d’atteintes aux libertés les plus fondamentales, comme le
droit à l’assistance vitale, sont menacés par le pouvoir de représailles
sordides. Il n’y a plus d’Etat de Droit quand l’hospitalité et l’entraide
deviennent des délits et que le pouvoir criminalise les actes de solidarité
humaine. Il n’y a plus d’Etat de Droit quand la police de l’urgence étouffe le
débat démocratique contradictoire du processus politique.
Il n’y a plus d’Etat de
Droit quand la bureaucratie autoritaire fabrique des règlements approximatifs,
mais ne construit pas un ordre juridique autour de la Loi. Quand le droit met
tout un peuple en insécurité, déstabilise une société, la retraite cesse d’être
une aubaine, un refuge, un abri, une situation pacifique. Désormais, la
vieillesse sera soumise à l’anxiété permanente. La violence d’Etat dénature
l’Etat de Droit, qui ne protège plus les personnes et se contente de préserver les
biens. L’Etat de Droit n’est rien, quand il n’assure plus l’articulation entre
les droits et la défense du bien commun, de l’intérêt général.
Le problème du vivant est
devenu aujourd’hui un problème central de notre société, qui traverse toutes
les dimensions de l’existence. Non seulement la question de l’humain est entrée
dans les sciences du vivant, mais c’est la question du vivant elle-même qui
transforme les sciences humaines, donc le droit. Le « bio pouvoir »
décrit par Michel Foucault, est à la fois devenu absolu sur la vie que laquelle
il fonde sa légitimité ; ce qui l’autorise non seulement à contrôler le
vivant, mais à le soigner. La question de la vie n’est pas dissociée de celle
du vivant, et inversement, l’analyse du vivant est inséparable de la
philosophie de la vie. Il en résulte une tension entre une philosophie
politique du vivant, qui recouvre toutes les autres formes de domination, de
classes, de races, de genre, et la norme juridique telle qu’elle est structurée
aujourd’hui, qui s’avère impuissante à organiser le vivant. Le droit sait gérer
la mort et ses conséquences, mais le vivant concret et quotidien lui échappe.
Avec les progrès technologiques et médicaux, la société se préoccupe de plus en
plus du commencement de la vie (PMA, GPA, clonage) et de la fin de vie
(euthanasie, suicide assisté), mais le droit est encore insuffisamment flexible
pour encadrer de telles procédures qui touchent au vivant. Il se contente d’une
police de la « vie nue » qui est plus facile à organiser
métaphysiquement. Il faudrait des légistes subtils et raffinés, pour élaborer
des procédures contradictoires susceptibles de répondre aux situations
concrètes, singulières, et d’aider les acteurs sociaux, notamment les juges, à
construire une jurisprudence qui prenne en compte à la fois les besoins
collectifs et les droits individuels. On en est loin, avec notre droit
préoccupé avant tout d’efficacité quantitative et de « gouvernance par les
nombres » (Alain Supiot).
Allons-nous nous laisser
condamner à vieillir sans Droit ?
« Nul ne connaît
l’histoire de la prochaine aurore » (proverbe Ashanti,
Ghana)
Francine DEMICHEL
Avril 2023
Le cri du peuple
Il est des cris de joie,
de plaisir, d’amour, de haine, de peur et de souffrance. Mais il est aussi des
cris de puissance, tels ceux d’un peuple sur le chemin de la liberté. Rien
qu’un cri.
On ne peut pas penser
politique sans penser peuple. Et en même temps, la notion de peuple est
embarrassante, ambigüe. Le peuple a plusieurs voix, plusieurs voies. La notion
de peuple ne se confond pas nécessairement avec celle de majorité quantitative,
électorale. On peut toujours se sentir minoritaire et pourtant appartenant au
peuple.
On doit parler du peuple
et le laisser parler, même si on ne sait pas toujours ce qu’il est. Le peuple
vit dans la durée et non pas dans la vitesse : il est le contraire de la
« vie liquide » (Z.Bauman).
Le peuple n’oublie pas
son passé de luttes : il vit son histoire de l’engagement et de la
continuité, sans supprimer ses traces. Le peuple s’empare de l’espace public
sans peur, l’élargit. Il ne consomme pas, ne construit pas des marchandises, il
construit des rapports sociaux solidaires. Le peuple ne fabrique pas de
déchets, rien n’est jetable. Le peuple en actes combat l’incertitude engendrée
par notre société. Les mouvements du peuple reconstruisent l’espace
public ; ils aident à maîtriser le présent, donc l’avenir. Il ne s’agit
pas d’être en mouvement parce qu’on ne peut s’arrêter, mais bien de poursuivre
un objectif, des croyances, une espérance en des possibilités indestructibles.
Pour que l’espace public soit porteur d’engagements durables, encore faut-il que
le peuple s’y manifeste sous des formes encore ignorées.
Tout peuple a vocation à
être hégémonique : il vise à la totalité de sa réalité, même si pour
l’heure il est marqué par un manque qui ne l’empêche pas de viser à
l’universel. Même si, le plus souvent, ses tâches sont particulières, elles
n’en renvoient pas moins à l’universel. C’est pour cela que la démocratie est
toujours incomplète, insatisfaite, insatisfaisante, temporaire.
Le peuple est le produit
de sa pratique collective. C’est justement quand il n’est rien, qu’il ne compte
pas, qu’il est mécompté, que ce peuple absent, « manquant » (Gilles
Deleuze), va se construire un « à venir » égalitaire, sans plus
prendre en compte des inclus-exclus. Ce processus conflictuel est appelé
« partage du sensible » par Jacques Rancière. La compréhension de la
réalité politique exige de telles fictions pour être pensée, tout en sachant
reconnaître les ambiguïtés de notions telles celle de peuple.
Il y a peuple quand les
« sans part », ces êtres que le pouvoir néglige, deviennent des
acteurs de leur vie, que le tort qui leur a été fait est réparé. Cette
« mésentente » (Jacques Rancière) est le fond de toute politique
démocratique. Le peuple actif transforme l’espace public de non-lieu en scène
où le litige s’exprime à travers des prises de paroles qui transforment le
« partage du sensible » tel que le pouvoir l’avait organisé.
La multitude se fait
peuple quand des bruits inaudibles deviennent des paroles politiques
collectives, qui construisent une nouvelle configuration du particulier et du
commun, de la séparation et de la communauté. On est loin de la logique
comptable des élections, on essaie de construire une symbolique du
« mécompte », du tort : le peuple est la « classe du
tort » (Jacques Rancière). C’est le peuple qui, dans l’espace public, va
nommer le tort, bâtir le litige, non pas dans le respect de l’ordre, mais dans
le tumulte, par des cris qui mettent en forme l’égalité entre tous. En mettant
en forme ce postulat de l’égalité, le peuple rejette tout décompte, tout
compte, pour promouvoir la part des « sans part », de ceux et celles
qui sont comptées pour rien, cette part qui elle, est de l’ordre de
l’incommensurable.
Il n’est pas de peuple
constitué à l’avance : il n’est pas prévisible, parfois il surgit là où on
ne l’attend pas, car les expériences collectives populaires sont multiformes,
comme l’a montré magnifiquement l’expérience de la Commune en 1871. Car on ne
se trompe pas de combat, on est du côté du peuple, on est de tout cœur avec
lui, sinon en lui. « Tout ce qui bouge n’est pas rouge » lisait-on en
mai 68. Sans doute, mais tout ce qui est rouge bouge. Le peuple crie qu’il est
ce qu’il n’est pas («nous sommes Charlie »). Le peuple n'a pas de
place assignée, il est ce qu’il n’est pas et il n’est pas ce qu’il est. Les
cris du peuple peuvent se résumer ainsi : nous sommes ce que nous ne
sommes pas et nous ne sommes pas ce que nous sommes. Ainsi redistribue-t-il les
rapports de domination. S’il est des différences qui protègent, il en est
d’autres qui sont brandies comme des engagements à risque. Pour le peuple en
actes, la différence n’est plus une protection. Bien plus, le nombre est
centrifuge ; décompter sépare, isole, individualise, ne permet pas
l’émancipation collective : le nombre assujettit à l’ordre de l’Etat, à sa
politique comptable, policière. Le peuple n’est pas sujet, mais acteur :
certains parlent même de nomadisme, de horde nomade, de multitude barbare (cf
Giorgio Agamben et son concept de « vie nue »).
Ce qui s’oppose
frontalement à la police d’Etat, à la Loi, c’est bien le peuple dans ses
configurations multiples, qui font émerger un dissensus puissant là où le
pouvoir proclame le consensus mou. Ce que le peuple déstructure, c’est la
politique des « comme si » qui fait semblant de prendre en compte les
« comptés pour rien ». L’affaire du nombre – comme en matière électorale-,
c’est affaire de fusion ou de sérialité pour parler comme Sartre. Le « peuple »
constitutionnel n’est pas le peuple insurrectionnel. C’est pourquoi il
n'est pas de politique populaire sans un relent de populisme.
Quand le peuple
s’absente, se défait, se délite, s’individualise, on le sent aussi (cf les
populations colonisées, qui n’étaient pas des peuples avant de se révolter).
Mais cette absence même
traduit la présence du peuple. La lutte, même minoritaire, unifie les individus
et crée le peuple, à travers des croyances, des idéaux, des utopies, pour
combattre la misère, le mépris, l’injustice. Il y a du sacrifice dans la
défense du peuple : l’individu s’oublie en devenant membre du collectif.
Peu importent les calculs
de nombre : une simple minorité agissante incarne la révolte, l’universel
et la totalité. Le peuple, « cet universel concret » (Gérard Bras), répare
les torts faits aux « sans part », au nom de l’universel. La violence
du peuple s’exerce contre la violence des dirigeants. Le peuple se dresse
contre l’Etat parce que l’Etat a écrasé le peuple. On ne peut dès lors cantonner
le peuple à un contrôle des dirigeants. Sa fonction essentielle est de
résister, c’est-à-dire de déterminer le manque, ce qui est manqué : le
peuple se bat pour cette absence qui renvoie à une satisfaction qui comblerait
ce manque.
La crainte des masses
s’est exprimée souvent dans l’histoire, mais a toujours subsisté l’espérance
dont le peuple est garant, comme en témoignent les cris dont le peuple est
porteur, lors des révolutions ou d’un événement dramatique, tel un assassinat.
Ce peuple, composé de gens de rien, d’ « hommes infâmes », n’est
pas une fiction juridique ( les représentés), mais une expression violente et
radicale de la réalité d’une oppression, d’un conflit, dont l’indignité est
insupportable. Dans la lutte, le peuple s’organise en force politique. La
démocratie populaire est un combat : le peuple se pose en s’opposant et
division et solidarité interfèrent pour cristalliser l’histoire du peuple fort
qui devient le principe du pouvoir. D’un pouvoir pas principalement juridique,
mais corporel, physique, incarné, actif, impatient, en tout état de cause
puissant et transgressif. Il s’agit d’un peuple qui n’est plus sans voix, qui
hurle son destin, qui crie sa volonté collective de résister à l’oppression. Ce
peuple est fait de questions plus que de problèmes. La volonté générale est
alors l’expression d’un peuple qui décide de ne plus se soumettre à l’Etat et
de faire vivre tous les désirs singuliers, sinon la volonté générale n’est
qu’une mystification abstraite, qui valide en réalité une domination sur le
peuple. Il y a prise en considération du peuple, non pas quand il y a unanimité
(ce qui est rare), mais quand toutes les voix sont comptées. On a pu parler
alors d’un processus d’englobement. Sans égalité, il ne saurait y avoir de
peuple, mais il faut que cette égalité, constitutive du peuple, s’exerce avec
la liberté. Sans cette conjonction de l’égalité et de la liberté, un peuple
n’est pas un peuple. Chaque citoyen doit
pouvoir participer à l’élaboration de la loi à la suite d’une délibération.
Alors que le mot « Etat » est un mot restrictif, le mot
« peuple » est un mot qui peut agrandir le champ politique.
L’essentiel dans le concept de peuple est l’imaginaire « flottant »
auquel il renvoie. Le peuple ne peut être le fondement du pouvoir politique,
sans cet imaginaire de puissance unificateur, au-delà des conflits sociaux qui
fragmentent le peuple. On sait que Jacques Rancière a parlé à ce propos de « partage
du sensible », dans lequel la domination et l’émancipation se combattent. L’Etat
fait intervenir le concept de nation, pour domestiquer le peuple, jugé trop
turbulent, pour exercer la raison et l’esprit critique. Pour cela, l’Etat
mettra en place un système représentatif pour émousser les velléités de révolte
du peuple, animal de passions, jugées trop destructrices.
On le voit, l’égalité
n’est pas un but, mais une pratique collective du peuple, quand il se met en
scène politiquement, pour dénoncer le « tort » envers celles et ceux
qui sont traités comme un rien et ne sont pas comptés par les institutions.
En se propulsant dans
l’espace public, le peuple se met en jeu : il réconcilie l’universel et le
particulier et rend visible ce manque invisible. Une des meilleures
formulations de cet universel absent, mais toujours en vue, est celle de
Jean-Toussaint Desanti, qui parle de cet «arrière-monde qui remet à l’endroit
les apparences ». Le peuple est l’instance qui unifie le tout, organise
les différences et les équivalences par des procédures conflictuelles. Ainsi,
entre différence et équivalence, se situe la diaspora.
Pour transposer les
analyses de Gilles Deleuze, on pourrait dire que le peuple n’est pas déjà là,
ses actes contribuant à l’inventer : « Le peuple qui manque est
un devenir » ; il s’invente dans les luttes.
Quel est le fondement du
pouvoir du peuple ? C’est une absence de fondement du pouvoir politique.
Dès lors, l’égalité n’est pas un but mais une pratique. « On ne se
rassemble pas pour réaliser l’égalité, on réalise un certain type d’égalité en
se rassemblant » (Jacques Rancière).
Le peuple c’est
l’universel tout en renvoyant à un groupe, celui des dominés, qui incarne
l’universel, car il n’y a pas de conceptualisation, pas de construction
politique du genre humain s’il n’y a pas le peuple inclus. Le peuple est à la
fois rien (il manque) et tout (il incarne l’universel). Le peuple ne peut donc
se réduire à l’obéissance : il doit se manifester dans l’insurrection,
l’insoumission, la révolte, à partir d’une volonté partagée de rompre avec la
nécessité d’obéir. Qui peut alors parler au nom du peuple, de ce peuple absent,
mais symboliquement présent, visé dans son absence ? On pourrait reprendre
ici le concept de « symbolico-charnel » de Jean-Toussaint Desanti.
Tout peuple en lutte désigne un adversaire qu’il va combattre. Peu importe le
nombre de ceux qui entrent en lutte, ce n’est pas une affaire de quantité. N’oublions
pas qu’en France, la République est née de la rue et elle a été conquise par la
rue. Cette leçon de l’histoire n’est pas obsolète.
Quand le peuple pense
mal, donc quand « le peuple vote contre le gouvernement, il faut dissoudre
le peuple », disait Bertold Brecht avec une ironie dramatique, insistant
ainsi sur ce que doit être la force incontournable du cri du peuple.
Francine
Demichel
Avril 2023
Vu
que le droit se décline au masculin
Le droit est avant tout
le discours du pouvoir. Quand le sexe masculin s’approprie le pouvoir, le droit
se décline au masculin. Les mécanismes juridiques sont divers, mais aboutissent
tous aux mêmes effets : la soumission des femmes et leur domination par
les règles juridiques. *Le droit français, issu des codes
« Napoléon », fonctionne à l’abstraction conceptuelle : citoyen,
sujet de droit, Etat, système représentatif, autant de concepts qui permettent
de ne pas tenir compte des situations réelles. Longtemps, en France, la femme
ne fut pas un sujet de droit (le droit de vote ne fut reconnu aux femmes qu’en 1944).
Aujourd’hui, elle l’est comme l’homme, mais cela n’empêche pas les écarts de
salaires, les retards de carrière, la dévalorisation des métiers féminins…
Le droit-promotion
concerne peu les femmes. Seul le droit-protection fonctionne, et encore, mal. La
femme, comme victime, est certes prise en considération par le droit français,
mais les effets pratiques restent encore limités (cf les violences contre les
femmes, qui sont très peu sanctionnées dans la réalité).
Les femmes votent,
certes, mais où sont les femmes dans les Assemblées parlementaires ? Dans
la haute fonction publique ? Comme professeures de droit ou de
médecine ? A l’Académie Française ? Les appareils idéologiques d’Etat
sont quasiment monopolisés par les hommes.
Dans le partage entre
espace public et espace privé, la femme continue de devoir privilégier ce
dernier, en se comportant avant tout comme une épouse et une mère, au détriment
d’activités dans l’espace public.
En droit français, le
sexe n’est pas une catégorie déterminante en dernier ressort. C’est simplement
un attribut de la personne, comme tel autre, le domicile, la profession, le
statut matrimonial, la propriété de biens… Le sexe ne participe pas de la
condition humaine de façon indissoluble. Le droit français se préoccupe des biens
(cf le nombre d’articles du code civil qui y sont consacrés), et non des corps.
Tout corps est sexué, mais le corps reste invisible dans notre droit. Le
système représentatif français rend les femmes invisibles, tout comme il rend
le peuple invisible. Ces deux invisibilités majeures sont liées au
fonctionnement des mécanismes de pouvoir : le peuple, comme les femmes,
sont les absents, les manquants, les « sans part » de la politique. En
se refusant à prendre en compte la différence des sexes, le droit public,
indifférencié, conforte la présence massive des hommes sur les lieux de
pouvoir, notamment politique. Le régime représentatif « à la
française », qui se refuse à être une photographie de l’équilibre entre
les deux sexes, pour n’être qu’une représentation-incarnation, aboutit à ce que
l’homme élu représente les femmes comme les hommes, en incarnant le représenté
dans son essence abstraite de « citoyen ».
Il n’est pas indifférent
que le neutre fonctionnel se décline au masculin, quel que soit le sexe du
porteur de la fonction. La féminisation des fonctions politiques (députée,
ministre, donc première ministre) est récente et parfois mal tolérée dans
certains milieux politiques.
C’est pourquoi féminisme
et égalitarisme populaire sont connexes : l’égalité individuelle et
collective est une revendication commune aux femmes et au prolétariat. L’exclusion
des unes va de pair avec l’exclusion de l’autre.
Longtemps, la femme a
vécu hors du droit, à côté du droit, elle a lutté socialement sans tenir compte
de ce droit, qui restreint l’égalité entre les sexes au bénéfice de leur
complémentarité. Dans cette logique juridique, la femme reste un appendice de
l’homme, car l’idéologie patriarcale n’est pas morte, même si le droit formel a
évolué vers une égalité procédurale. Si les femmes reproduisent le système
juridique, elles ne le produisent pas. Elles sont prises dans le droit, mais
elles ne font pas le droit, étant -quand elles sont présentes- partout
minoritaires dans les lieux où se fait le droit. Il leur reste la possibilité
de s’insérer dans les interstices, de bricoler, par des pratiques occultes,
transgressives, sanctionnables.
La personnalité juridique
exige que l’individu puisse extérioriser en actes sa liberté, que ce soit dans
la propriété privée ou dans un appareil d’Etat. Au niveau du droit, il ne
suffit pas que les femmes obtiennent les mêmes droits que ceux des hommes, il
faut aussi remettre en cause les relations globales du pouvoir : c’est
pourquoi la question de la parité est centrale en ce qui concerne l’égalité des
sexes dans le droit.
Pour notre droit, la
division des sexes n’est pas une donnée naturelle, mais un objet solidement
construit. Seul l’homme obtient la puissance paternelle, il est le seul père de
famille dans le droit classique, il assure la filiation, transmet le nom. Les
épouses n’héritent pas du mari et donc ne transmettent rien. Dans le mariage,
fonctionne la présomption de paternité au profit du mari. Toutes ces règles
traditionnelles n’ont été repensées qu’il y a 50 ans environ. La solidarité
statutaire entre une mère et ses enfants, qui est biologiquement incontestable,
est réduite. La femme transfère ce qui concerne la sphère étroite de ses
intérêts propres, mais elle ne transmet aucune fonction sociale. Ou bien, la
femme est invisible dans le droit, qui privilégie le rôle, la fonction
neutre-masculine : le code civil parle « du » propriétaire,
« du » co-contractant, « du » salarié, etc.. ; ou
bien, à travers des règlementations plus récentes, le droit se préoccupe de la
femme comme victime, au sein d’un système juridique patriarcal, qui lui donne
peu d’armes juridiques pour se défendre : ainsi, la charge de la
preuve, qui appartient à la victime, est une entrave pour la défense des femmes
contre les violences subies.
Le droit est
menteur : il a érigé le mensonge en catégorie juridique ; le juriste
fait agir au nom de, à la place de, comme si. Le corps féminin est jugé d’une trivialité
intempestive. Le code civil camouflera donc cet encombrant objet sous des
procédures abstraites et désincarnées. Dans un univers de civilité, il n’y a
pas de place pour le corps, et notamment le corps féminin qui est censuré et
désacralisé. La personne juridique est une abstraction, le corps est une chose
que l’on possède soi-même, même si c’est une chose qui a droit à la dignité.
Le partage entre les deux
sexes n’est pas égalitaire, il est caché, clandestin, tu ; personne pour
le dire dans un langage clair. Le droit ne raconte pas les femmes, il ne dit
pas ce qu’elles sont, il se limite à les représenter, à les imaginer,
par-rapport aux hommes.
Si les femmes n’ont pas
d’histoire d’Etat, de pouvoir politique, elles ont une mémoire secrète, chancelante,
mais tenace, qui refuse l’oubli, qui se ravive le soir sur des chaises
installées sur le pas de la porte. Les vaincues de l’histoire ont une mémoire
qui rappelle que le dernier mot n’est pas prononcé, et qu’une résurrection est
toujours possible. Dans le droit actuel, les femmes pleurent, crient, mais
parlent-elles ? En tout cas, la parole politique leur est fermée. Pendant
les périodes révolutionnaires, on voit qu’elles sont volontiers rebelles,
insurrectionnelles, insoumises, à contretemps, dérapant dans le langage, des
« pétroleuses » en quelque sorte, partout déplacées, pouvant monter à
l’échafaud mais pas à la tribune (selon l’expression d’Olympe de Gouges), jamais
à bout de peines, de joies.
« La mémoire
engage. Elle réclame justice. Elle promet des résurrections » (Daniel
Ben Saïd)
Francine Demichel
Quel Droit contre les
dérives mafieuses ?
Désormais,
avec la financiarisation internationale du capitalisme, les mafias sont au cœur
de l’économie : les « mafieux » sont devenus des hommes
d’affaires qui se coulent dans les règles juridiques étatiques pour leurs
principales activités. Loin de former des groupes marginaux, ils investissent
le centre du système capitaliste, dans tous les maillons – forts aussi bien que
faibles- du système.
Quand
l’économique écrase le politique, quand le profit et l’intérêt marchand
étouffent les valeurs symboliques, quand les principaux Etats adoptent des
comportements de « voyous », on peut se demander à quoi sert le
droit.
Les
mafias n’ont que faire de la violence d’Etat, encore moins de la violence
révolutionnaire. Seule leur importe la violence économique, liée au profit
maximum. Conformistes, les « mafieux », en bons capitalistes, ne
cherchent pas à changer le monde, mais à profiter au maximum des privilèges
qu’il accorde aux puissants. Ils investissent l’Etat dans la stricte mesure où
ils ont besoin de lui pour faire fructifier leurs affaires financières. Ils ne
sont ni démocrates, ni fascistes, ils sont ailleurs, dans le champ économique.
Ils ne croient qu’à leur propre justice, expéditive et sans recours, ils
détestent le désordre politique car ils sont des « hommes d’ordre ».
La
loi économique du profit maximum, la privatisation des services publics, la
multiplication des échanges marchands dans tous les secteurs de la société,
incitent des groupes qui manipulent des sommes d’argent importantes à
s’introduire dans les rouages légaux d’un système juridique qui privilégie le
contrat – traduction d’un rapport de force inégalitaire entre les partenaires
-, au détriment de l’intérêt général, notion aujourd’hui bien malmenée par le
droit, car elle était portée par un Etat providence, décrié en ces temps où
l’Etat se contente d’être sécuritaire, à des fins de police des corps et de
contrôle des territoires.
Mais
on ne défend pas la démocratie avec des méthodes non démocratiques, c’est du
moins ce que nous rappelle la logique de l’Etat de Droit. De plus, les mesures
d’exception, les lois particulières sont non seulement dangereuses, mais
inefficaces. L’arsenal juridique français – voir l’imposant nombre de textes
dans le code pénal - est largement suffisant pour sanctionner les illégalismes
mafieux. Il n’existe pas de système juridique démocratique s’il n’est pas
capable d’imposer, dans toutes les circonstances, quel que soit le crime ou le
délit commis, des procédures respectueuses des droits et libertés de chacun. On
constate déjà, malheureusement, une banalisation de l’état d’exception, qui
conduit à ce que le droit devienne la source de sa propre négation. Le
morcellement du droit (un fait, une règle) aboutit à une surproduction
juridique (plus de 10.000 lois nationales, et plus de 130.000 décrets), qui
n’empêche pas les oligarchies de gouverner, les mafias de prospérer, les riches
de s’enrichir et les pauvres de s’appauvrir…
Les
lois d’exception sont une menace pour tous les citoyens. Un droit démocratique
est incertain et indéterminé, il est emprunt d’une sorte de relativité négative
qui signe le refus d’un déterminisme assuré (avec notamment des formules telles
que « on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs »). Pratiquer un
droit d’exception serait d’autant plus dangereux que tout système politique a
tendance à évoluer vers l’autoritarisme, et à transformer les sujets de droit
en objets de droit et à accroître son emprise sur les corps, en accentuant son
contrôle sur le gouvernement des vivants.
Ce
n’est donc pas une règle de plus qu’il faut, mais l’application juste de règles
justes.
Francine Demichel
Agrégée des Facultés de Droit
Professeur de Droit Public en retraite à
l’Université de Paris 8- Vincennes
Ancienne Présidente de la Fondation de l’Università
di Corsica Pasquale Paoli
février 2023
Madeleine
REBERIOUX
Ou l’ardeur d’une
vie d’historienne
« L’historien
véritable ne peut vivre sans l’histoire qu’il écrit. Il ne peut vivre sans
celle qu’il continue à faire »
Madeleine Rebérioux
Cet hommage n’est ni une
formalité académique, ni une parole empreinte de tristesse, mais la volonté de
dépasser le discours savant comme le propos familier, pour évoquer cette femme
forte, joyeuse et ardente que nous avons connue.
Il est tant d’historiens qui nous
délivrent une histoire asséchée, sans enjeux, sans conflits, sans vainqueur ni
vaincus, qu’on est émerveillés de rencontrer une historienne qui retrace une
histoire en irruption, en ruptures, pas une histoire décolorée, mais une
histoire de buissons ardents, faite d’enthousiasmes.
Madeleine Rebérioux est morte le
7 Février 2005. Cette femme dynamique, extraordinaire militante, toujours en
partance pour des justes causes, fait honneur à l’intelligence, au courage, à la
rigueur intellectuelle : nous ne devons pas oublier ce qu’elle fut et qui
doit toujours nous aider à mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons et
les combats que nous devons mener pour le transformer, vers la passion de la
vie et de la joie.
L’historien, en l’occurrence
l’historienne, respecte non seulement les faits, mais les interprète selon des
règles de méthodes qui consistent à ouvrir sur l’étonnement, sur l’aventure,
sur la surprise, sur des possibles inattendus, en rupture avec une fausse
fatalité.
Cette « jauressienne »
de grand talent s’est consacrée, une partie de sa vie scientifique durant, à
Jaurès. Il nous reste, à défaut d’une biographie complète, sur laquelle elle
travaillait jusqu’à sa mort, ses somptueux articles à méditer dans le désert
politique actuel. Elle nous a rendu cet homme (que la Sorbonne a rejeté en 1898),
aussi familier, aussi présent que bien des leaders politiques qui parlent du
monde ouvrier.
Grâce à son dynamisme, à son
opiniâtreté, à ses initiatives dans beaucoup de secteurs, elle construisit
cette histoire sociale de la fin du 19ème siècle et du 20ème
siècle. Cette historienne fut particulièrement attachée à ce 19ème
siècle, qu’elle trouvait assez proche pour que l’on s’en sente les fils, et
assez éloigné pour qu’on y découvre toujours des aspects inconnus. Grâce à des
historiens comme elle, c’était encore un siècle en devenir.
J’aurais pu intituler cet hommage
« Une historienne en devenir », comme elle se qualifiait parfois. Grâce
à son dynamisme, à son opiniâtreté, à ses initiatives dans beaucoup de
secteurs, elle construisit une histoire sociale à plusieurs dimensions. Son
article sur le mur des fédérés dans les « Lieux de mémoire » (Ouvrage
collectif dirigé par Pierre Nora) est un morceau d’anthologie : elle y
démontre comment, l’histoire du mur, lieu mythique,, explicite le lien
indissoluble en France de la République et de la Révolution.
Grâce à sa
vice-présidence du Musée d’Orsay, elle a pu concrétiser sa vision de la culture ouvrière, non comme culture de
second ordre, défensive, de préservation parce que menacée, mais comme une
suite de gestes et d’actes originaux, échappant à la culture dominante.
L’ouvrier invente : « La main de l’ouvrier s’ouvre sur
l’avenir » (Madeleine Rebérioux). En tant que vice-présidente du Musée
d’Orsay, de ‑1981à 1087, elle travailla avec acharnement à en faire un lieu de
culture et d’histoire.
Elle fait de
Jaurès un objet d’étude permanent, où elle montra son attachement à une
république sociale et citoyenne qu’il faut toujours défendre car elle est en
construction, en devenir. Dans ses études sur Jaurès, elle mit sans cesse en
corrélation les différents aspects de Jaurès ; philosophe, parlementaire,
leader politique, meneur de grèves et dirigeant ouvrier dont la lutte dura
toute sa vie.
A l’Université
de Vincennes, fortement engagée, sans doute la plus en pointe dans le milieu
universitaire, elle mena le combat anticolonialiste. Elle sut prendre tous les
risques. Elle vint à l’Université de Vincennes pour enseigner autrement, devant
de nouveaux étudiants, de nouvelles recherches, de façon plus collective que
dans l’université traditionnelle. Elle s’y investit aussi dans l’histoire des
femmes, champ nouveau pour elle. Elle se sentit à l’aise dans cette université
problématique, où chacun forgeait sa pensée par frottement avec celle des
autres, fabriquait ses propres recherches dans l’échange constant ave les
collègues, sans savoir à l’avance ce qui en sortirait comme idées nouvelles,
mais en tout cas toujours empruntes d’esprit critique et de résistance
intellectuelle.
Enfin, et je
dirai surtout pour nous, elle a présidé la Ligue de 1991 à 1994, et c’est elle
qui mit l’accent sur la crise du travail, l’individualisme croissant et sur la
nécessité d’aider le monde du travail à retrouver confiance en lui, à récupérer
sa dignité, sa vitalité. On l’a dit souvent : le concept – forgé sous sa
présidence – de « citoyenneté sociale » est resté chez les
théoriciens des mouvements sociaux. En mettant l’accent sur cette « panne
de citoyenneté » qui laisse le champ libre aux technocrates et aux populistes
de tous genres, en affirmant la priorité du lien social sur le lien politique –
ou plus exactement sur la conditionnalité du lien politique par-rapport au lien
social - , Madeleine Rebérioux et la Ligue ont rempli leur mission
émancipatrice. A la Ligue, dont elle qualifie l’histoire de «ni lisse ni
triomphale », elle écrivit sur deux présidents ( Francis de Préssensé et
Victor Basch), en montrant comment la lutte contre l’exploitation est
indissociable de la critique du droit de propriété et des rapports de pouvoir dans
la République.
A travers tous
ses écrits, elle démontra que le socialisme ne peut se contenter de fonctionner
comme un contre-Etat, mais qu’il doit en outra agir comme une contre-société,
même si cela est plus difficile. Cette grande universitaire, très impliquée dans
la politique de son pays, de son temps, ne perdit jamais de vue la théorisation
qui lui permettait de s’inscrire dans le politique. Elle ne fut jamais de
celles et ceux qui pratiquent les « silences pieux », mais comme elle
l’a souvent dit, « promena sa lanterne », telle Diogène sur le neuf
qui émergeait de l’ancien, sur ces oubliés de l’histoire, ces victimes si
longtemps contraintes au silence et qui pouvaient désormais exprimer
« l’optimisme de la liberté ». Interrogeant souvent ses interlocuteurs,
cette historienne des luttes sociales et politiques, qu’elle sut décrire avec
clarté, fit preuve d’une immense érudition. Dans tous ses engagements, elle fut
une militante activiste, mais jamais naïve : elle participa à de nombreux
combats, dont celui contre la guerre d’Algérie, en ayant le souci de relier le
présent et le passé, le théorique et l’action pratique, et toujours dans le
respect de la démarche collective. A la Ligue, elle mena notamment une lutte
féroce contre l’extrême-droite, avec une grande franchise qui fit partir
intégrante du charme de cette femme remarquable. Nous ne pouvons plus entendre
sa voix, écouter son rire, la suivre dans ses « coups de gueule »,
mais il nous reste ses écrits, dont la plupart ont été rassemblés dans un ouvrage
« Madeleine Rebérioux : pour que vive l’histoire », qu’il nous
faut lire et relire. Nous, à la Ligue, qui sommes particulièrement préoccupés à
faire respecter les droits des humains, nous sommes particulièrement redevables
à Madeleine Rebérioux d’avoir travaillé toute sa vie sur cette question
centrale, d’avoir étudié leur naissance, leur transformation dans l’histoire,
d’avoir mis en évidence la place à donner aux femmes et d’avoir souligné que
sans révolution sociale, il n’est pas de libération, qu’une conception purement
politique de la citoyenneté est insuffisante, car elle ne met pas fin au
« servage » de la classe ouvrière. La question sociale doit être
centrale pour faire progresser les pratiques citoyennes. Je rappellerai par
exemple les nombreux articles de Madeleine Rebérioux dans la revue de Ligue
« Hommes et Libertés », emprunts d’une très grande liberté de ton et
de fond.
« La
marche des droits, la marche pour les droits, des individus, des peuples, des
classes, la Ligue a contribué, faiblement et fortement à la fois, à en déblayer
le chemin. » (Madeleine Rebérioux)
Francine
Demichel
Pour accueillir l’an neuf
Il est des mots magiques,
qu’on égraine sans y prendre garde, tel le mot « sans ». On peut
vivre sans voiture, sans richesse financière, sans montre du luxe. Mais sans
amour, sans amis, sans livres, sans idéal, sans danser ? On peut ne pas
aimer le pouvoir, vivre sans ses honneurs et sans ses pré-bandes, mais pas sans
projet, pas sans révolte, pas sans esprit critique, pas sans politique. On peut
ne pas aimer la campagne, mais on ne peut pas vivre sans arbres, sans oiseaux,
sans hérissons et sans libellules. On peut vivre sans donner foi aux calomnies,
sans haine et sans crainte, mais peut-on vivre sans colères, sans utopie, sans
rêves ? On peut vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué, mais notre
héritage romain fait que nous sommes des juristes avant tout irrespectueux,
critiques. Car sous la loi de l’ordre, il faut la plage, sinon il n’y a que la
matraque.
Au seuil de cette
nouvelle année, pensons aux gestes à faire : ces gestes de la révolte des
femmes iraniennes, ces gestes qui sont des offrandes, c’est-à-dire le contraire
des marchandises, ces gestes de rébellion des jeunes de banlieues voulant
venger l’un des leurs. Pensons à la ronde des mères de la Place de Mai, pensons
aux poings levés des athlètes noirs des jeux olympiques, pensons aux deux mains
unies de Mitterrand et d’Adenauer…Le geste entraîne, propulse, réveille, c’est
le contraire de la gestion. Sur ce thème, Gilles Châtelet a écrit des pages
inoubliables ; pensons au geste de Sartre vendant à la criée « La
Cause du Peuple ». Par tous ces gestes, non seulement nous nous tenons
debout, mais bien plus - au-delà des actes – nous reconfigurons nos rôles
sociaux, souvent collectivement, parfois individuellement. Le geste traduit des
affects, des émotions, des processus et en même temps signifie qu’il y a des
intraduisibles : traduire l’intraduisible est nécessaire, mais
difficile ; on pense par exemple aux différents drapeaux brandis en signe
de ralliement lors de manifestations. Il est des gestes qui dramatisent des
situations exceptionnelles, des événements extraordinaires, qui renversent la
situation (les femmes iraniennes qui se coupent des mèches de cheveux). Tous
ces gestes qui montrent que nous sommes à la fois vulnérables et puissants.
Que nous ne nous
habituons pas à l’insupportable, que nous ne satisfaisons pas de l’intolérable,
que ne nous inclinons pas devant les privilèges inacceptables, que nous nous
indignons devant les inégalités flagrantes, indéfendables, entre les peuples.
L’année nouvelle, c’est le temps de se révolter contre les violences
insoutenables, consécutives aux déséquilibres économiques, de dénoncer
l’opposition entre l’investissement maximal des travailleurs et l’implication
minimale des capitalistes, de d’insurger contre l’écart immense entre des
richesses inouïes et des misères inadmissibles. Face à un système instable,
aveugle, spéculatif, qui utilise à son profit l’excédence, il nous faut
revendiquer une égalité qui ne soit pas que procédurale, mais substantielle,
c’est-à-dire une égalité non dissociable de la liberté.
C’est aujourd’hui le
temps de se rappeler qu’il n’est d’émancipation que dans
l’expérimentation : expérimenter des modes de vie inventifs, créatifs,
autonomes et singuliers, afin de s’opposer aux pouvoirs dominateurs. C’est le
temps de se poser des questions nouvelles, là où on cherche à nous imposer des
réponses toutes faites, impliquant des solutions majoritaires, homogènes, qui
refusent le minoritaire l’hétérogène, le dissensus, l’écart, pour promouvoir
une « production de soi » de consommateur et d’entrepreneur.
Dans ces temps de chaos
et d’incertitude, replongeons-nous dans l’Histoire, celle des ces historiens
qui savent rechercher les morceaux de vérités constatées et confirmées, mais
aussi faire toute leur place à ce que Michelet, dans une formule magnifique, a
appelé « faire par les silences ». La politique comprend des
paroles compréhensibles et de l’indicible, de la quotidienneté consensuelle et
des « hors paroles » conflictuelles. Et pourtant il faut parler de ce
dont on ne peut parler. La vérité est fragile et n’existe que par la parole. Le
20ème siècle, on l’a dit, (Alain Badiou) est celui du triomphe de la
passion du Réel.
Tenaillés par l’urgence,
les contemporains ne prêtent guère attention au superflu, à l’inutile. La
politique est tenue pour un luxe dans le capitalisme, car elle met à distance
la vie productive. Tout en étant intermittente, elle est essentielle, même si
l’on ne peut en permanence transformer l’invisible en visible.
Nos liens forts avec
notre environnement proche, familial, professionnel, se renforcent au détriment
de nos liens faibles avec les autres, plus éloignés, les occasionnels, ceux des
conversations inopinées. Mais peut-on vivre en étant exclusivement confinés
dans l’intime, loin du partage des espaces publics communs ? La connexion
informatique ne peut se substituer au lien social. Mettons à profit la crise
sanitaire pour inventer de nouvelles formes de travail, avec une autonomie
accrue des salariés, une liberté plus concrète, des improvisations créatives,
inespérées, des questions sur le comment et le pourquoi : tout cela peut
déboucher sur des méthodes nouvelles, inimaginables jusqu’ici. Alors se posent
les problèmes des fins, du sens du travail. Pensons à l’effet lointain du
« vol du papillon » selon la théorie mathématicienne du Chaos.
Cultivons cet otium
des romains consacré à l’art, à l’écriture, à la culture, à l’amour, aux
libertés, qui n’est pas l’oisiveté, le désœuvrement, mais au contraire l’art du
temps retrouvé, celui de l’œuvre, non pas futile, mais ancrée dans l’histoire.
La crise sanitaire a
transformé nos ritualités les plus banales, celles de notre vie quotidienne,
nos corps sont tenus de respecter des interdits rigoureux : fin de la
proximité, des embrassades, pour lutter contre ce virus, cet ennemi invisible
et menaçant qui nous oblige à nous masquer, à cacher notre peau, à dénaturer
notre odorat, à ne plus rencontrer les visages, les regards, les sourires, à ne
plus saisir les émotions, à se réchauffer à notre histoire collective, à
repartir dans la solitude de l’écart. Sachons recréer des espaces où l’on
puisse respirer, et reconstituer l’unité de la politique et de la vie, de
l’amour et du travail. Reprenons un temps de réflexion, de curiosité, de
philosophie, le temps d’être ensemble, de vivre ensemble, de libérer nos
sourires.
Continuons d’habiter
notre île, de nous raconter des histoires, de faire vivre les allers et retours
des conversations, de parcourir la terre corse avec nos corps, en rejetant
l’hygiénisme et les interdits. Un peuple vit avec son corps, pas un corps
aseptisé, mais un corps collectif, intraduisible, intense, qui vit hors des
rapports de pouvoir, mais en intensité, avec des énergies différenciées mais
communautaires.
Pour ne pas se sentir en
« exil à domicile » (l’expression est de Régis Debray), il est
heureux de pouvoir se tourner vers des lieux et des êtres qui vous aident à
habiter des temps inhabitables.
Sur le sable, il y a
toujours les pas des autres, parfois des imposteurs, des géôliers, mais aussi
les empreintes d’amis, de camarades. C’est ainsi que naît et renaît la vie.
Devant la violence et les
barbaries de nos sociétés, devant le déchaînement des injustices, résistons à
l’irrésistible, et quittons-nous quand même avec le sourire. En souhaitant que
des Jaurès se dressent debout, face à l’indifférence, pour faire renaître de la
fraternité.
Francine
DEMICHEL
Janvier 2023
____________________
Le
vol du travail féminin
Une association féministe a fait
l’effort de calculer de façon précise les écarts de salaires entre hommes et
femmes en France et a fait une campagne d’information sur ce qu’elle a appelé
« le travail gratuit » des femmes.
Mais s’agit-il vraiment de
gratuité ?
S’agit-il de ce geste volontaire,
généreux, ces temps de l’amour, de l’amitié, ce don humanitaire pour les
« pauvres », qui sont incontestablement des temps de gratuités sans
contrepartie économique ? Le temps du travail, lui, est producteur
toujours de plus-value au bénéfice du propriétaire de l’entreprise qui emploie.
Il n’y a nulle gratuité en l’occurrence, mais une surexploitation économique.
Le travail, dans la société
capitaliste actuelle, concerne tout le peuple et son organisation est de plus
en plus régulée par le droit, et sa flexibilité, dont le constat est général,
est pilotée de manière subtile par le système. On est dans une société du
travail (les rentiers sont de plus en plus riches, mais de moins en moins
nombreux), sans véritables travailleurs, c’est-à-dire des personnes ayant le
statut protecteur de productrices de richesses.
Premières licenciées, précarisées,
sous-payées, surexploitées, les femmes au travail sont les prolétaires des
prolétaires. Le pouvoir politico-économique propose des rustines, sans poser le
problème dans ces concepts philosophiques que sont l’exploitation,
l’aliénation, la plus-value, la force de travail. Sans conceptualiser, on ne
peut comprendre les phénomènes sociaux, on ne peut expliquer les mécanismes du
travail salarié dans un système de propriété privée des moyens de production.
Le travail légitime la condition
masculine. Mais le travail féminin est souvent considéré comme un salaire
d’appoint, éphémère, épisodique, susceptible de variations. Souvent, il ne
confère aucune reconnaissance sociale (cf les catégories C de la fonction
publique, les métiers dits du « care ») et l’idéologie dominante ne
leur attribue aucun pouvoir symbolique ni aucun profil narcissique. Les femmes n’ont
aucun lieu de défense et de résistance, propres à y exercer leurs désirs, leur
culture. Dans une société où s’affaiblit la construction symbolico-politique,
où la subjectivité dans le travail se perd peu à peu (petits boulots sans
intérêts), les frontières entre les classes se brouillent. Les femmes sont à la
fois des actrices politiques du système, mais dedans et dehors : ce qui
prétend les inclure les exclut de fait. Ce dont on prétend les exclure –
l’égale liberté -, elles doivent y prendre toute leur part et pour cela se
battre. Les mouvements féministes ont déjà fait beaucoup, avec des femmes comme
ou Antoinette Fouque ou Simone de Beauvoir, par exemple. Elles ont déclenché la
prise de conscience de toute une génération, la mienne. Sans nouvelle
distribution des richesses et des pouvoirs, les femmes resteront exclues du
centre de l’espace social, des pouvoirs décisionnels. Les femmes doivent
s’approprier les métiers qualifiés, les positions stratégiques, les rapports
dominants aux biens. Il est essentiel que les femmes continuent leur longue
marche, de la périphérie au centre, qu’elles quittent les espaces subalternes
et deviennent partenaires dans les lieux sociaux majeurs. Sans cela, elles
continueront à ne contrôler ni les images qui visent à les représenter, ni leur
situation sociale. Car derrière les discours individuels, se cachent les
privilèges des dominants, privilèges de classe, souvent masculins. Les femmes
se réfugient aujourd’hui dans les embarras de la vie quotidienne, sans sortir
de soi, sans prendre en compte leurs intérêts émancipateurs.
Il y a une solution radicale :
la parité intégrale. A chaque recrutement d’un homme doit succéder le
recrutement d’une femme, à chaque promotion d’un homme doit correspondre la
promotion d’une femme. Aucune exception n’est acceptable face à l’égalité des
salaires. Dans la fonction publique, il faut réduire le nombre des concours et
diversifier les voies d’accès, car les concours se préparent avant quarante
ans, pendant les vingt années où les femmes font naître des enfants et les
élèvent, et sont donc indisponibles pour mener une carrière professionnelle.
La parité est un concept qui répond à
la double exigence de liberté et d’égalité : chacune, chacun est libre
d’occuper la place désirée, toutes et tous sont égaux devant les nécessités de
la vie. Etienne Balibar a parlé « d’égaliberté ». Je parlerai, moi,
de parité, concept à la fois économique et politique, public et privé,
individuel et collectif.
Sans volontarisme radical, les femmes
resteront encore longtemps les sous-prolétaires des hommes, et le constat fait
par cette association féministe et corroboré par toutes les recherches
sociologiques, restera présent comme une fatalité : la société se
construit sur le vol du travail des femmes.
Bas bleu, intuitive, mais pas
rigoureuse, maniant peu les concepts et les abstractions, peu méthodique et
universalisant mal, la femme est encore trop considérée comme le sexe du flou,
du liquide, de l’eau des fontaines et du feu des foyers ; elle est souvent
cantonnée dans des métiers à valeur sociale faible. La société lui offre les
larmes en compensation de sa place centrale dans les valeurs négatives :
exclue du savoir et du pouvoir, sans fonction d’autorité, donc de perspectives
d’avenir, les femmes pèsent peu dans le changement social. Dociles, hors-jeu,
encadrées par des savoirs normés, responsables du péché originel, exclues des
fortes communautés de pensée, des dialogues platoniciens, de la vie publique du
Banquet, prisonnières de l’ordre patriarcal, les femmes sont comme elles sont
perçues, car elles se conforment aux regards que les hommes portent sur elles.
Toute connaissance suppose une reconnaissance de soumission ou de maîtrise.
Dans le langage politico-juridique du pouvoir, il n’est pas d’équivalent du
« Grand homme » pour les femmes, sans compter la pratique généralisée
du neutre qui, calqué exclusivement sur le masculin, exclut le féminin, tout en
le désignant aussi implicitement et substituant ainsi l’identification à la
différence.
Dans tous les domaines, le pouvoir
des hommes continue de s’exercer sur les droits des femmes. Sont-ce là des
paroles du temps jadis ? Peut-être, mais pas sûr… Les écarts de salaires
persistants laissent à penser qu’il s’agit des paroles du temps présent.
Francine
Demichel
novembre 2022
_____________________
Le
goût des livres
« Un
roman, c’est un miroir : tout le monde le dit. Mais qu’est-ce que lire
un roman ? Je crois que c’est sauter dans le miroir. Tout d’un coup, on se
trouve de l’autre côté de la glace, au milieu de gens et d’objets qui ont l’air
familiers. Mais c’est tout juste un air qu’ils ont, en fait, nous ne les avions
jamais vus. Et les choses de notre monde, à leur tour, sont dehors et
deviennent des reflets. Vous fermez le livre, vous enjambez le rebord de la
glace et rentrez dans cet honnête monde-ci, où vous retrouvez des immeubles,
des jardins, des gens qui n’ont rien à vous dire »
Jean-Paul
Sartre, la NRF 1er juillet 1938
Automne. Voici revenu le
temps des prix littéraires et des produits imposés. Mais le livre, c’est bien
autre chose qu’un objet de consommation à heures fixes. Les livres, c’est Les
mots de Sartre, Le Toutounier de Colette, Les Renards pâles
de Yannick Haenel, Les vagues de Virginia Woolf, Les nourritures
terrestres de Gide, Les petits enfants du Bon Dieu de Christiane
Rochefort, Les Maigret de Simenon, les poèmes d’Eluard, Don Quichotte
de Cervantès, c’est La femme fardée de Françoise Sagan... C’est l’œuvre
de Kafka, Dostoïevski, Proust, Victor Hugo, Faulkner, Rimbaud, Pasolini,
Gramsci, Marcel Pagnol, Pablo Neruda, Balzac, Montaigne, Melville, Romain
Rolland ... et tant d’autres.
On peut lire partout,
dans son lit, devant la mer, dans les transports en commun. On peut s’enfoncer
dans un livre pour retrouver son rythme. Un livre c’est parfois une planche de
salut. La lecture, c’est le refus du temps, c’est une liberté en marche. Il y a
autant de lectures d’un texte que de lecteurs. On peut lire au hasard ou de
façon systématique. La lecture c’est grisant. Chaque lecture est une nouvelle
manière de vivre, de faire vagabonder son esprit. Un livre vous rend riche de
ce que vous n’avez pas.
Dans le Paris
prérévolutionnaire, le livre s’échange, il circule : se mettent en place
des « cabinets de lecture » pour les classes moyennes et populaires
urbaines. Les lectures peuvent être publiques, par le père de famille, à la
veillée. Dans cette mise en scène de la lecture, le contenu du livre compte
moins que la confrontation personnelle et publique avec le livre. La lecture
devient une cérémonie au cours de laquelle le lecteur est possédé par le livre.
C’est ainsi que dans les pays protestants on s’est approprié la Bible, pendant
que se faisait la lecture de l’Almanach chez les paysans catholiques.
Le livre prend son sens
de ce qui a été lu avant lui, selon un mouvement réducteur au connu, à
l’antériorité. Le sens du livre naît de cet en-dehors culturel. La lecture est
jeu de miroirs, démarche spéculaire. Dans un horizon d’attentes, la lecture est
construction de codes et de modèles. Dans un même espace culturel coexistent
différents modes de lecture, de récits, ave leurs codes propres (roman
policier, roman de gare ou nouveau roman…).
Ainsi s’opère une
confrontation de la lecture avec le corps, le temps et la culture acquise. Le
texte est un prétexte à investissements. Le texte, est-ce un écrit destiné à
transmettre une manière de faire, une manière d’agir ? Le texte communique
l’intelligibilité d’une pratique. « Historiciser notre rapport à la
lecture, c’est une façon de nous débarrasser de ce que l’histoire peut nous
imposer comme présupposé inconscient » (Pierre Bourdieu). Ce que je
dis de la lecture est le produit des conditions dans lesquelles j’ai été
produite en tant que lectrice. Toute réflexion historique sur le lecteur a une fonction
épistémologique.
La lecture, c’est
l’invention au quotidien ; elle participe à la construction de l’acteur
social et à sa capacité à s’approprier les ressources du monde.
Un livre n’arrive jamais
au lecteur sans marques, sans systèmes de classements implicites ou explicites,
conflictuels. Mais aussi chaque lecteur opère son propre classement. De
nombreux savoirs circulent de façon orale ; et même si on n’en trouve pas
de traces, ils orientent la lecture. Parfois, l’auteur ne peut plus imposer une
lecture légitime, en contrôler la réception, dès lors se produisent des
contresens, des erreurs de lectures, notamment quand on est en présence d’un
vaste marché.
Le livre peut devenir un
modèle de vie, il permet d’agir à distance à travers ce pouvoir symbolique des
intellectuels qui agissent sur les structures mentales, et donc les structures
sociales. On connaît de ces livres prophétiques, comme La Bible ou Le Capital. Le
livre ainsi exerce un incontestable pouvoir sur le pouvoir. Comment
s’approprier le monopole de la lecture légitime ? Qui va dire ce qui est
dit dans le livre, qui mérite d’être lu ? Qui va donner la clé de la
« bonne lecture » ? La lecture devient un espace d’appropriation
propre jamais réductible à ce qui est lu.
La lecture, dans notre
société, obéit aux mêmes lois que les autres pratiques culturelles, sauf
qu’elle est plus directement enseignée par le système scolaire.
Longtemps, on goûtait un
livre comme un vin, comme un objet rare. Avec la consommation de masse s’est
opérée une hiérarchie des productions culturelles : la valeur d’un produit
est devenue l’objet d’une croyance collective. On ne peut jamais en venir à
bout tout seul, il faut que tous les producteurs y collaborent, même en se
combattant.
Y a-t-il réellement un
besoin de lecture ? Existe-t-il un droit de lecture ? Et s’il existe,
comment se produit-il ? La lecture, c’est ce qui apparaît spontanément
quand on va se trouver enfermé seul.e quelque part. Ce besoin de divertissement
est peut-être le seul besoin non social. Et pourtant, il y a incontestablement
un nécessaire apprentissage de la lecture, au sens d’une capacité à acquérir
une lecture virtuose capable de s’approprier des textes différents.
Ce qu’il y a de plus
important politiquement est souvent dans l’insignifiant (cf les affiches et les
tracts en mai 68). Dans les écrits apparaissent de grandes libertés dans le
mode d’expression, dans le style, dans les supports des mots. L’essentiel de ce
que dit parfois un texte, c’est ce qu’il ne dit pas, c’est l’intonation, c’est
la manière de parler, c’est la forme dans laquelle il le dit.
On ne peut obliger à
lire, certes, mais seulement créer les conditions pour que chacun vive la
lecture, s’y intéresse, soit disponible. L’apprentissage de la lecture est une
véritable entreprise sociale. Un goût de la lecture s’acquiert. Tout livre
nouveau est un recul de la censure. Mais pour cela, il faut savoir qu’on lit
avec tout son corps. Ce qu’on lit, c’est soi-même, on trouve dans le livre ce
que l’on y met et qui ne saurait se dire ; et que pour lire un livre,
pour bien le lire, il faut avoir le temps de lire et du silence pour lire.
Francine
Demichel
Novembre 2022
_________________________
Vivre autrement avec la nature
La nature ne nous a pas
ménagés cet été. Les scientifiques ont été incapables de prévisionnisme. Les
politiques s’avèrent incapables de gérer les effets des catastrophes
naturelles. Mais cela révèle un problème plus vaste : ne fonctionnons-nous
pas selon une conception erronée de la nature ? La dichotomie classique
entre sujet et objet est-elle opératoire ?
Un chercheur comme Bruno Latour
a offert des perspectives intéressantes à ce sujet. Protéger la nature ne
suffit pas. L’accélération du rythme de la société ne permet plus de penser
sainement nos rapports avec la nature : il nous faut impérativement
prendre le temps, avec lenteur et patience, de repenser nos liens bien au-delà
de la dualité nature/culture. Nos pratiques sociales sont discutables et
doivent donc être discutées : il nous faut passer de la police à la
politique, abandonner le mythe platonicien de la caverne, casser nos
certitudes, accepter de traiter des objets mal délimités, aux bords flous,
imprévisibles, créateurs de désordres ; nous sommes entrés dans un monde
de pagaille.
Gilles Deleuze a beaucoup
travaillé sur ce monde de rhizomes et de réseaux, ce monde inattendu, échevelé,
multiple, incertain, ce monde où se multiplient les « effets
papillon », les actions à risques, les connexions imprévisibles où la
nature s’arrache à nous, se démultiplie, se complexifie ; tant et si bien
que le politique ne sait plus comment agir.
Nature et société sont
devenues indissolublement liées dans un « collectif » (Bruno
Latour) d’humains et de non humains, des choses et des personnes. C’est la fin
de cette invisibilité de la nature, d’une nature objectivée face à des cultures
sociales où les sujets créent des valeurs. Tous les possibles sont ouverts,
toutes les expériences faisables, autour de l’idée que la nature et le monde
social ne s’ignorent plus l’un l’autre, mais n’en sont pas pour autant rassemblés
ni unifiés.
On croyait pouvoir
représenter la réalité extérieure par une nature scientifiquement décrite, à
l’essence éternelle, immuable, étrangère à tout processus social,
transcendante, totalement externalisée, unique, à la métaphysique étrangère à
toute société. Désormais, devant la fin des certitudes scientifiques, on
manipule l’embarras, le doute, la controverse. Plus rien n’est indiscutable.
Devant l’accélération qui touche à la fois le rationalisme scientifique et la
violence politique, il nous faut ralentir le rythme par le travail des
laboratoires, qui portent à la fois sur les « non humains », qui
explorent les mille facettes de la vie : il s’agit de faire parler ceux
qui n'ont souvent que des porte-paroles attitrés. Le dialogue indispensable
entre la nécessité et la liberté ne doit pas se traduire par un monstrueux
face-à-face sans issue, réifié. Pour le progrès de demain, il faut que la main
tremble, que le savant reste perplexe, surpris devant les événements. L’essentiel
est de supprimer les menaces réciproques entre les faits de nature et les
rapports sociaux, qu’ils se font encourir les uns aux autres. L’essentiel est
de bien « articuler » (l’expression est de Bruno Latour) les
recherches scientifiques et l’action politique, à l’aide d’habitudes communes,
partagées, négociées vis-à-vis d’une nature qu’il s’agit de formaliser :
certes, les sciences l’appréhendent, cette nature, mais souvent de façon trop
silencieuse. Il ne s’agit pas non plus de relayer le silence des chercheurs par
la palabre des politiques, mais de penser ensemble le « je ne sais
quoi » et le « presque rien » (selon la formule de Wladimir
Jankélévitch), les faits les plus anodins, les plus esquissés, les plus
modestes, les plus évidents, avec une part d’idéologie, une acceptation du
caractère hétéroclite de l’assemblage, de la fabrication des faits, de leur
formatage, dans un mouvement lent mais continu, respectueux des procédures. Rien
n’est fixe, inerte. Ni « réserve », ni « décharge », la nature
s’extériorise toujours provisoirement, mais avec lenteur, lenteur que les
politiques devraient enregistrer afin d’agir pour le bien commun, au lieu de
réagir dans la précipitation et l’urgence (comme en témoigne le concept de
« catastrophe naturelle », totalement inadéquat).
L’Etat croit devoir
court-circuiter la nature, alors qu’il s’agit de la prendre en compte, voire de
l’institutionnaliser. Il se limite à faire des calculs mentaux, des actes de
répression, alors qu’il s’agit de changer nos pratiques de vie et de
transformer nos fausses certitudes en hésitations, incertitudes, en risques, en
reprises, en rejets, en tâtonnements. C’est l’histoire qui doit s’imposer à la
nature, mais notre histoire actuelle, totalitaire, n’accepte pas de négliger quelque
fait que ce soit : encore faudrait-il que ceux-ci soient passés au crible
des preuves, et d’expériences, de bifurcations, de ralentissements, de
conversions. Nous savons désormais que plus rien n’est irréversible, que le
chemin se fait en marchant, que nous ne sommes pas quittes de ce que nous
refusons de prendre en compte, que nous ne devons pas confondre les moyens et
les fins, les commencements et les terminaisons.
On connaît
l’extraordinaire difficulté qu’ont les scientifiques à se dégager de l’idéologie
dominante (voir les analyses sur la « coupure épistémologique » dues
à Bachelard, Canguilhem et Althusser). On sait moins le rôle déterminant du
droit, d’un droit des libertés, qui traduit la vérité des relations sociales
au-delà de la rigidité, de l’opposition sujet/objet, fins/moyens. Le droit doit
toujours être redécouvert. L’universel n’est pas donné tout fait, immuable,
éternel. Il est à construire pas à pas, mot à mot.
L’humain est
« l’indestructible qui peut être détruit » a écrit Robert Antelme. La
fragilité fait partie de la vie des humains comme des non humains : nulle
existence ne peut s’y soustraire. Mais là où il y a fragilité, il y a
ressource. C’est l’impérissable qui sauve du péril le périssable, certes, mais
c’est le périssable qui donne son sens à l’impérissable. C’est la fragilité qui
est le support de la durée, de la permanence. Ce qui produit la nature, ce sont
les représentations et celles-ci doivent émaner de tout le peuple, c’est-à-dire
de ceux et celles qui ne sont pas spécialement qualifiés pour exercer le
pouvoir.
L’important est
d’expérimenter le passage d’une forme de communauté à une autre. Il faut passer
de la lutte contre une nature tenue pour une ennemie à une lutte pour inventer
des formes de vie collective. Pour cela, il faut bâtir des espaces et des temps
nouveaux. En politique, comme d’ailleurs en art, l’art de vivre en commun se
construit à l’aide de formes et de procédures inédites, hétérogènes,
émancipatrices, qui en tout cas, ne relèvent pas de la pratique dominante
d’habiter du monde capitaliste, de respirer l’air du marché : dans ce
monde où le face à face a disparu, de même que le côte à côte, où il n’y a plus
de centre, et où la logique capitaliste domine nos corps et nos pensées, cela
participera de l’excédence à créer un monde de l’égalité à l’égard du monde
dominant. Ce peuple revendiquant l’égalité est en construction : les
pensées sur la nature doivent participer de ce monde de l’égalité. La politique
se démocratise quand l’expérience subjective se transforme en action
collective. L’humain se fait en faisant le monde.
Pour l’heure, il existe
surtout un capitalisme « extractif » qui se nourrit de ses crises,
qui pratique la fuite en avant par une marchandisation généralisée, allant
jusqu’à viser l’art, l’amour, et qui a besoin d’exercer un contrôle permanent
sur la vie des individus et des groupes. Face à cette catastrophe absolue,
environnementale, il nous faut inventer un mode de vie, débarrassé de la
concurrence féroce que nous impose le capitalisme financier : il nous faut
chercher une nouvelle division du travail, un nouveau vivre en commun, une
nouvelle démocratie, une promotion de l’internationalisme. Cette nouvelle
anthropologie passe par les luttes : luttes des minorités, des noirs, des
femmes, au-delà des luttes traditionnelles des producteurs.
Tant que la propriété
privée des moyens de production restera la colonne vertébrale de nos rapports
sociaux internes et de notre lien avec la nature, notre droit considèrera plus
ou moins explicitement que c’est cette propriété privée qui est garante de
l’ordre social, et que seul le propriétaire est créateur de richesses, que
seule la propriété est susceptible de lutter contre la rareté à travers la
compétition.
Les grands récits
indispensables de nos rapports avec la nature doivent être réécrits. Ils
exigent la collaboration permanente des scientifiques et des politiques pour
élaborer, en conformité avec la volonté populaire, des solutions provisoires,
toujours aménageables, sans cesse reprises, sans cesse amendées, jusqu’à
produire un langage commun fait de recompositions, de liens nouveaux,
d’attachements inédits. Sans que personne ni rien ne soit laissé au bord du
chemin. La nature n’est pas une forteresse à vaincre, mais un conglomérat de
faits contradictoires, plus ou moins compatibles entre eux. La politique se
construit concrètement dans un concret pensé. On connaît
l’analyse : « les humains font l’histoire, mais ils ne
choisissent pas les conditions dans lesquelles ils la font ». Des
événements hautement improbables peuvent survenir, l’histoire progresse
toujours sous réserve et sous condition. Cela s’appelle la contingence,
exclusive de tout caractère absolu et définitif, mais au contraire hypothétique
et conditionnelle. Seule la lutte est une donnée scientifique. Le passé est
toujours inachevé, mais l’avenir n’est pas la reproduction d’un savoir qui
serait donné comme parfait. Tout est toujours à repenser, le dernier mot n’est
jamais prononcé. On a souvent tendance à se contenter de rapiécer ses projets,
mais alors c’est croire que l’histoire passée est l’unique issue de l’histoire
à venir, qui ne sortirait pas de ses gonds. Il faut apprendre à penser à
contre-temps, à penser l’intempestif. Rien n’est jamais totalement et
définitivement joué. Une transformation profonde de la société est toujours un
saut périlleux.
« La parole qui
maintient aujourd’hui ouverte la possibilité d’un autre monde est celle (…) qui
assume son statut de simple parole, oasis à côté d’autres oasis, ou île séparée
d’autres îles. Entre les unes et les autres, il y a toujours la possibilité de
chemins à tracer… » (Jacques Rancière)
Octobre 2022
Francine
Demichel
_________________________
Du bon usage de la ruse
"On a fréquemment analysé les guerres
à travers les ruses de guerres. La guerre se conjugue entre force et ruse.
Certains peuples, tels les romains et les athéniens, s’enorgueillissaient de ne
pratiquer que la guerre « à la loyale ». D’autres, jugés plus barbares,
s’adonnaient à la ruse, perverse et perfide, indigne de gouvernants civilisés.
Faut-il pour autant se priver de stratagèmes ? Le droit international les
pratique, qui tournent autour de la rhétorique du discours de paix.
Mais si les ruses de guerre sont bien
connues, on parle peu des ruses du droit. Le droit met sa ruse constitutive au
service de la force. Certes, il ne tient qu’à nous, citoyens, hommes et femmes
de conviction, de mettre la ruse au service des libertés. Ceci ne doit pas nous
empêcher d’analyser ce qu’est le droit, comment il cherche à ruser pour
garantir une paix sociale destinée à camoufler les conflits sociaux et les
rapports de domination. C’est ainsi que le droit occulte les contradictions
sociales. Discours du pouvoir, le droit peut être subverti par le peuple, à
condition de dénoncer sa ruse, et d’en faire un instrument de transformation
sociale. Le droit ne pourra pas tout, mais rien ne se fera sans le droit.
Pour l’heure, dans l’Etat de droit,
le conflit l’emporte sur la concorde : les rapports de pouvoir doivent
être bellicisés ; il s’agit d’être méfiant et prudent. Le droit simule et
dissimule : il simule afin de dissimuler. L’Etat utilise stratégiquement
le droit pour donner une certaine image du pouvoir. Ceci étant, le pouvoir est
pris dans ses propres contradictions et la règle de droit finit par l’entraver
dans sa violence. C’est pourquoi les classes dominées doivent aussi apprendre à
se servir du droit. La loi n’est pas antérieure à la force ni à la ruse. C’est
– inversement – la force et la ruse qui président à la confection de la loi.
Le monde n’est jamais en repos, et
l’incertitude domine les rapports sociaux. Le droit, intelligent et rusé,
rassure : il organise les conduites et sanctionne les dérives. A condition
de donner l’image de la vertu et de la justice. Tels les mécanismes politiques
décrits par Machiavel, il s’agit de gérer l’incertitude par la mystification.
Le droit sait ne pas être juste tout en faisant semblant de l’être. Il s’agit
de dissimuler l’injustice et de simuler la justice. A ce titre, le droit fait
partie de l’art de gouverner. Il est un révélateur de l’instabilité historique.
Il doit se montrer polymorphe, recourir à mille figures, pour être un véritable
réducteur de chaos. Le droit ne trompe pas délibérément, il ne trompe pas
délibérément, il ne ment pas expressément, il dissimule, il ruse, il fait en
sorte que les destinataires des règles se trompent. La ruse n’est ni vraie ni
fausse, elle est efficace. A cette fin, la ruse est une véritable catégorie
juridique.
Le droit, dans sa pratique, suppose
de l’ingéniosité, de l’habileté, de l’imagination, de l’adresse, de la finesse.
Ainsi la ruse juridique relève-t-elle de la stratégie, et non de la simple
tactique. En stratège, le juriste manie à la fois le secret (la norme a un sens
caché qui ne se donne pas immédiatement à voir) et le détour (qui provoque la
surprise). Ainsi le droit obtient, par ruse, la totale maîtrise du temps, en le
figeant, le désarticulant, le recomposant artificiellement.
Habile à la ruse, le droit adore les
fictions, il multiplie les « comme si » : comme si les acteurs
d’un contrat étaient égaux, comme si les rapports de domination n’existaient
pas, comme si une femme était un homme, comme si chacun était libre d’habiter
où il voulait, comme si l’accès à l’enseignement était uniforme, comme si le
prix d’un produit était fixé par l’acheteur, comme si la force de travail
n’était pas une marchandise, comme si le contrôle « au faciès »
n’existait pas , comme si certaines professions n’étaient pas invisibles, comme
si l’accès aux soins était gratuit, comme si les classes sociales étaient un
mythe, comme si la majorité valait unanimité, comme si chacun était libre de
choisir l’heure de sa mort, comme si la nature était « exploitable »
de façon illimitée…
La ruse peut fonctionner, soit à
l’intérieur des règles du jeu, soit dans les interstices, en utilisant
habilement les ambiguïtés de toute réglementation. La ruse engendre de la
liberté d’action, de l’adaptation aux circonstances, de la prise en charge de
l’opportunité. La ruse n’est pas morale, certes, mais quand elle arrive à ses
fins, quand elle oblige ceux qu’elle contraint, ses destinataires, à
s’incliner, quitte à reconnaître qu’ils ont été trompés, elle parvient à ses
fins : pratiquer le moindre mal, se proclamer du côté du Bien, de la
Vérité.
Et pour terminer, un cas
pratique : quels sont les événements récents qui ont mis en mouvement la
dialectique de la force et de la ruse ? Quel est l’événement actuel qui
combine si bien la force de la guerre et la ruse du droit que son issue est
imprévisible ?"
Août 2022
Francine
Demichel
_________________________________________________
Est-ce ainsi qu’un homme meure ?
"La
prison reste un problème essentiellement politique, dans une société où
l’enfermement demeure une pratique étatique systématique. Les murs se
dressent un peu partout : contre les mineurs, peines incompressibles, gardes à
vue… Gilles Deleuze a écrit que la prison était devenue « le modèle
analogique » des sociétés modernes de contrôle, normalisatrices et
disciplinaires. Les sociétés disciplinaires enferment dans des institutions,
les sociétés de contrôle surveillent ; elles n’utilisent pas la loi qui
sanctionne, mais l’atermoiement illimité, diffus : règle alors un cynisme
d’Etat qui ne tient que par un effondrement continu de la loi.
A la
différence des autres institutions d’Etat, la prison exclut sans inclure, elle ségrège,
elle engendre des gestes de violence structurelle de l’ordre social : le
prisonnier est de trop, avec sa « vie nue » dirait Giorgio Agamben. L’Etat y
exerce une répression illimitée où la police de contrôle a « carte blanche ».
La prison est un des lieux où l’Etat ne respecte pas son propre droit. Il s’y
estime au-dessus des lois, par un exercice discrétionnaire de sa police.
Le
prisonnier n’est plus un « ayant-droit », un citoyen, il est soumis à
l’arbitraire du pouvoir, de surveillance et de punition, il se trouve dépourvu
de statut protecteur. Un système juridique dégradé condamne le prisonnier à
devenir sans droits. L’enfermement laisse place à toutes les violences, toutes
les agressions, dont le prisonnier peut même mourir.
La
prison entretient en France un « état d’exception » permanent.
L’enfermement
est une exclusion qui traduit un rejet. La prison va bien au-delà d’une mesure
de protection sociale, elle est une véritable pratique de négation sociale. Une
partie de l’humanité doit être traitée en étrangère au sort commun. Le droit au
droit disparaît. La prison occupe dans notre société une fonction de
cristallisation, de mise à l’écart de ce qui a été jugé irrécupérable, impur,
maléfique, qu’il s‘agit de cacher et de punir dans une invisibilité sociale
totale.
Se
demander pourquoi la prison perpétue de fait la peine de mort, c’est
s’interroger sur la violence physique et symbolique de l’Etat. C’est un
problème public, « qui mérite d’être traité publiquement »(sic) et
solennellement, face au peuple, au-delà des paroles officielles.
------
Les
procédures binaires (police/ ordre public, sécurité/ liberté) ne peuvent tout
gérer. A certains moments, se produisent des événements moléculaires qui leur
échappent, et se traduisent par des « lignes de fuite » ‘pour parler comme
Gilles Deleuze), composées de flux qui opèrent par décodage et
déterritorialisation, remettant en question l’appareil d’Etat, le fissurant.
Nous
ne pouvons pas ne vouloir que de l’irréversible, ni nous contenter de ce qui
existe selon l’ordre social établi, ni nous satisfaire de nos
renoncements.
L’actualité
est intempestive, et elle nous oblige à traverser l’histoire pour devenir et
nous penser nous-mêmes. Toute véritable pensée contient une stratégie : tout se
traduit en passages, seuils, paliers et secousses, déséquilibres. Penser, c’est
expérimenter le nouveau, ce qui est en train de se produire. Mais il faut des
intercesseurs, pour rendre visibles certains problèmes cachés, camouflés par le
pouvoir. Il va nous falloir apprendre à résoudre, sans l’Etat et même contre
lui, ce qui nous paraît aujourd’hui impossible, insoluble : un événement, une
situation collective, qui, à un moment du destin, rencontre le peuple. Le
possible ne dépend plus du bon vouloir de l’Etat, mais de ces anonymes du
peuple. L’Histoire change les noms. Ceux et celles qui jusqu’à présent n’ont
pas eu de noms, deviennent les porteurs de vérité, d’identité, d’égalité,
d’universalité. La politique non-étatique, c’est la rencontre d’un événement et
d’une idée. Mais ce temps politique est rare, qui ne peut dépendre de la seule
volonté de l’Etat, de cet Etat dont Alain Badiou a écrit qu’il est « une
formidable machine à fabriquer de l’inexistant en imposant une figure de la
normalité identitaire ». Alors que l’événement politique c’est le contraire, un
moment bref, intense, localisé. Un fait peut ainsi être porteur d’une idée. Il
devient alors ce que Sartre appelait un « universel singulier ». Nous
contribuons à faire l’histoire, mais l’histoire nous fait aussi : il s’agit
d’agir en sorte que nous ne soyons pas seulement le produit de « ce qu’on a
fait de nous ». Un événement est historique par le devenir qu’il engendre, et
nous situe sur un passage où nous produisons et détruisons en même temps. Etre
subversifs, c’est agir au-delà de ce que l’on a fait de nous. Au sein d’un
monde où domine l’aliénation, notre liberté reste pourtant incontournable, car
elle est constitutive de notre existence. « Nous comme condamnés à être libres…
nous ne sommes pas libres de cesser d’être libres.. Nous sommes toujours en
instance de liberté. » (Jean-Paul Sartre). Nous ne choisissons pas le
monde dans lequel nous vivons, mais nous devons nous choisir dans ce monde,
quel qu’il soit. Par nos actes, en nous créant, par un don de notre existence,
nous créons le monde en même temps, car toute liberté est « en situation ».
Quand
un événement se lève , quand nous pouvons reposséder le monde, ce monde dont
nous avons perdu la maîtrise, il faut savoir saisir le moment opportun. Il
suffit de susciter des événements qui échappent au contrôle continu de notre
société de contrôle, afin de s’extraire des préjugés et des techniques
constituées.
Mais
un peuple n’est jamais donné empiriquement, il faut construire la scène qui va
lui permettre de s’exprimer, sur laquelle il va crier le tort qui lui est fait,
qui va donner naissance à ce que Jacques Rancière a appelé « La mésentente ».
Ainsi
les jeunes comptent peu dans la distribution des places sociales (beaucoup ne
votent pas), mais parfois leur cri fait irruption sur la scène politique, et
alors le pouvoir est tenu de prendre en compte ce cri qui a surgi par surprise,
suite à un événement imprévisible, qui a fait naître une colère collective
qu’il est impossible de refouler, parce qu’il s’agit d’affects et d’émotions
communes, solidaires et conflictuelles à la fois. Peu importe s’il ne s’agit
pas d’un fait majoritaire, d’une quantification par le nombre, on peut dire
néanmoins que le peuple s’est exprimé à travers sa jeunesse, ses cris, sa
révolte, ses craintes, son inquiétude.
Le
dialogue du réel et de l’utopie ne cesse jamais en nous. Il convient que le
réel ne se limite pas exclusivement à ce qui existe, et les frontières de
l’impossible doivent être sans cesse repoussées. Et quand le réel est en manque
d’utopie, cela équivaut à un manque de réel.
C’est
pourquoi parfois la rue s’exprime, même si elle ne se situe pas à un point
précis du pouvoir : elle se situe au milieu, là où les choses s’accélèrent,
c’est un entre-deux libéré de l’appareil d’Etat. Et pour reprendre les concepts
d’Alain Badiou, quand l’émeute immédiate a eu lieu, reste à la transformer en
émeute historique. Pour que les choses ne restent pas ce qu’elles sont.
«
Les vaincus d’aujourd’hui sont demain les vainqueurs
Et
jamais devient aujourd’hui »
Bertold
Brecht
-----
L’Université
est un de ces rares lieux où puissent se tenir des Etats Généraux sur l’avenir
de la Corse, en relation avec les autres îles européennes, en regroupant toutes
les sensibilités politiques, le monde de l’art, du travail, de la science, et
permettant d’élaborer une conceptualisation d’avant-garde sur le devenir
politique corse, que la notion d’autonomie, « notion-valise », approximative,
fonctionnelle, est loin de rendre intelligible. Etre autonome, ce peut être
créer ses propres temporalités, ses propres problématiques, ses propres accès à
l’espace public. C’est briser le cercle de la dépossession, c’est imposer ses
propres paroles, c’est inventer une nouvelle « relationnalité », en un mot,
c’est inventer son propre monde : c’est une notion essentiellement politique,
créatrice de désordre, permettant l’émancipation à travers la mobilisation des
minorités, ce n’est en aucun cas un concept juridique opérationnel. Le mot
d’autonomie revêt une signification juridique floue, c’est le moins que l’on
puisse dire. Le seul concept opératoire est celui d’autodétermination
d’un peuple, qui englobe le concept de subjectivité. L’autonomie doit se
déterminer par-rapport à quelque chose : soit verticalement par transfert d’une
instance supérieure (l’Etat), soit horizontalement, en comparaison avec
d’autres instances de même niveau, par différenciation hétérogène (ces
instances de même niveau revendiquant des statuts différents). En tout état de
cause, la notion d’autonomie se situe dans la logique de la majorité, qui est
conformiste et se soumet à un modèle unique. La minorité, elle, n’a pas de
modèle, elle invente pour résister aux « lignes de fuite » : elle exprime un
peuple qui clame sa résistance, sa créativité, son art, sa liberté.
La
science universitaire peut aider à interrompre le fonctionnement de la
domination majoritaire, en faisant appel à ce qui manque. Quand l’intempestif
se produit, qui ouvre le futur, l’espace de la recherche peut intervenir, qui
est un espace ouvert, sans mur ni frontière.
L’Université
n’est pas une institution d’Etat, elle ne tient pas un langage officiel, elle
parle au nom de la « tribu » : elle renvoie à une transgression, fût-ce dans
les formes. L’Université c’est du public, mais pas du conformisme. C’est un des
rares lieux où l’on puisse s’exprimer avec générosité, désintéressement,
gratuité. L’Université est une représentante de l’universel. Face à un Etat qui
pratique la fermeture des possibles, par une pensée qui raisonne en termes de police,
d’autorité, d’administration, l’Université, elle, se place du côté du peuple et
de son territoire.
Pour
lutter contre la reproduction à l’identique de l’ordre social, pour ne pas
participer au maintien de sa propre domination par l’acceptation de son
aliénation, un groupe qui veut se constituer en groupe, doit démontrer quelle
sont les représentations qui font la politique. L’Université, par sa mission de
recherche, peut mettre au service de l’universel la puissance subversive des
mouvements sociaux particuliers, éphémères, nés de son peuple.
Ce
qui spécifie l’Université, ce n’est pas ce qu’on y sait, mais ce qu’on y
cherche : l’essentiel, c’est le chemin entre les pierres. La science développe
des processus singuliers, des multiplicités, des agencements de
déterritorialisation. Pour parler comme Gilles Deleuze, seuls les devenirs
minoritaires échappent à l’emprise de l’Etat. Les pensées scientifiques
minoritaires, croissent par le milieu, là où se situent les plis, les
inflexions, les tourbillons, les court-circuits. La division du travail qu’implique
la science nomade – celle qui prévaut à l’Université -, s’oppose totalement à
la division du travail imposée par l’appareil d’Etat, qui sépare théorie et
pratique, travail intellectuel et travail manuel. La véritable pensée
scientifique est une pensée nomade, du dehors, vagabonde, sans modèle du Vrai
ou du Juste, avec simplement des relais. C’est une pensée dont on dit qu’on la
parle en «étranger dans sa propre langue », pour faire naître quelque chose
d’incompréhensible.
Le chercheur habite sa science, il s’y « détéritorrialise ». Il fait la science autant qu’elle le fait. Il se déplace comme un guérilléro qui vit en permanence une guérilla du savoir, sur ce territoire qu’est l’université, cet espace lisse de métamorphose, de traduction, de translation, de conversion du savoir vers la société."
Francine
Demichel
Mai
2022
_______________________________________
Plaidoyer pour les vieilles dames indignes
"La formule gaullienne est devenue
célèbre : « la vieillesse est un naufrage ». A quoi bon
vieillir ? Mais la société cherche à nous prouver le contraire : la
médecine maintient les vieillards dans un état physique de plus en plus
confortable et hygiénique. Mais en même temps, la société isole les vieux dans
des établissements qui ressemblent à des hôpitaux, où ils perdent le sens de la
vie.
Il n’est pas suffisant de
prolonger la vie, encore faut-il savoir quel sens donner au grand âge ? A
quoi sert de devenir de plus en plus vieux si l’on ne sait plus pourquoi :
pourquoi faire si l’on n’a plus que le droit de ne rien faire ? Le passé
n’est plus une valeur essentielle, le vieux n’est plus le porteur
d’expériences, d’une culture irremplaçable («Un vieux qui meurt, c’est une
bibliothèque qui brûle » dit un proverbe africain). Dans notre société
néolibérale, où seuls comptent l’urgence et la vitesse, l’éphémère et le futur,
les vieux sont encombrants, trop peu mobiles, trop peu adaptables à la frénésie
de l’innovation : une « start-up nation » n’a que faire des
vieillards, et de leur sagesse d’ancêtres. Même si on les traite bien
physiquement, à travers des pratiques hygiénistes de plus en plus élaborées, on
leur demande d’oublier qu’ils existent, après cette période indéterminée, qui
comprend les premières années de la retraite qui permettent de multiplier les
voyages, les activités sociales bénévoles, avant d’atteindre le grand âge où se
développe le sentiment d’inutilité et de pente fatale vers la mort ( on parle
alors de « syndrome du glissement »).
Regroupés dans des « maisons
closes », les vieillards (le plus souvent des femmes) dépendants se
retrouvent privés de leur famille, de leur cadre de vie, des objets qu’ils
aiment, de leur animal familier, de l’âme de leur foyer : plus personne
n’est là pour leur apprendre à continuer à vivre comme une récompense qui
répond à une vie bien menée.
Relisons Platon, Aristote,
Cicéron, Montaigne, Simone de Beauvoir et tant d’autres, qui ont montré que la
sagesse c’était aussi, au-delà de la lassitude, une énergie ultime pour se
réconcilier avec le monde, au-delà des révoltes qui ont précédé cette
impuissance. Tenter de faire, selon la formule de Rousseau, « quelque
progrès sur soi-même », à travers un dialogue continu entre inquiétude et
curiosité, est devenu impossible. Pour l’anthropologue Marc Auget («Une
ethnologie de soi. Le temps sans âge ») la vieillesse n’existe pas comme
identité spécifique : nous devenons « hors d’âge », faits de
temps multiples, des souvenirs entremêlés par un retour au « stade du
miroir ». Vieillir c’est vivre, c’est être de façon banale mais intensive,
à condition de continuer à avoir des relations sociales, avec des livres, des
artistes, des parents, des amis nouveaux… Si l’âge est une donnée physique, la
vieillesse est une construction sociale : à partir de quand et comment
commence-t-on à vivre « le premier jour du reste de sa vie » (Jean
Baudrillard) ? Quel jour prend-t-on conscience que l’essentiel est
derrière soi ? Pour trop de vieux, aujourd’hui, la vieillesse, loin d’être
une nouvelle aventure, est une tragédie, car leur vie est incapable de cette
compétition et de cette performance exigée par notre société.
J’aime ces femmes indignes qui
transgressent les règles de la bienséance, de la solitude, du silence, qui
osent parler et agir, penser et transmettre autre chose que des banalités
entendues sur des chaînes de T.V, avoir un comportement actif, des engagements
inventifs, du travail original, mêlant toutes sortes d’activités et jetant un
regard renouvelé sur notre société. « Ecrire pour ne pas mourir »,
telles Marguerite Duras ou Marguerite Yourcenar, jouer sur les scènes du monde,
telle Gisèle Casadesus, explorer les continents africains, telle Germaine
Tillion, danser les ballets modernes, telle Zizi Jeanmaire, rester une meneuse
de revue telle Mistinguett ou militer telle la passionaria sur tous les
meetings révolutionnaires d’Europe. Ces exemples magnifiques sont pourtant
tombés dans l’oubli.
Dans une société gangrénée par la
vitesse et l’accélération dans l’éphémère, les vieux - au quotidien –
pourraient nous réapprendre la lenteur, la méditation, le silence, la
conversation désintéressée, la fantaisie inutile… à condition de savoir les
écouter et les regarder vivre. Notre société fortement déchristianisée et ayant
oublié les grands récits révolutionnaires, a perdu le sens du passé qui a été
cannibalisé par le présent. Ce « présentisme » méconnaît l’histoire
et celles et ceux qui en sont porteurs : les vieux. Seuls comptent le
discontinu, la brutalité de l’événement, l’imprévisible et l’inattendu.
La logique normative du marché
dominante, écrase ces espaces communs in-appropriables où la société parque ses
vieux. Or, la pratique sociale fait l’individu, produit le sujet. Le corps est
un élément fondamental de chaque vie. A lieu d’écarter la loi du renard au
profit des mécanismes dionysiens, le principe de précaution qui règne dans les
institutions publiques et privées pour vieillards et qui repose sur la logique
de la peur fait oublier les dieux voleurs de feu. Le corps c’est la vie, mais
toutes les vies ne sont pas vivables : certaines même, si elles sont
vécues, sont invivables, car les êtres sont alors traités comme des choses, des
choses mortes « qui ne sont pas dignes d’être pleurées », selon
l’expression de Judith Butler, car elles ne répondent plus aux critères d’âge,
de richesse, de santé. Une vie vivable dans notre société est une vie qui
correspond au monde économique et social, sinon on considère qu’elle a épuisé
son potentiel de vie, selon les normes que la société nous impose : car la
vie et la mort sont construites par le pouvoir. Le covid nous démontre, s’il en
était besoin, que le pouvoir régit
intimement nos vies et refoule nos morts. Le problème est aujourd’hui de le
savoir et d’y faire face, pour obliger ceux qui nous dirigent à construire nos
vies dans le respect de la liberté individuelle et de la solidarité collective.
La vieillesse incarne l’éthique de
la fragilité face à l’agitation permanente, à la vie à grande vitesse où chacun
se retrouve sans cesse à bout de souffle, sujet anéanti par la poursuite des
objets. De nombreux philosophes considèrent qu’à la civilisation de l’usine comme lieu de luttes sociales a
succédé la civilisation du corps, centré moins sur le besoin social que sur le désir individuel. Mais cette place
centrale du corps est associée à une reconfiguration de sa portée
symbolique : avec les progrès de la science et les théories philosophiques
contemporaines, le corps est désormais traité comme le lieu d’interaction du
physique et du psychique. On pense avec son corps. Tout corps, y compris celui
d’un vieillard, est pensant. Les vieux sont ainsi, par leur corps, des
« lieux de mémoire » à condition de savoir les écouter, de prendre
son temps. Jadis, avec leurs papotages enjoués,
les vieux profitaient de la présence des jeunes. Ils ne demandaient rien
en échange de cette présence, car ils connaissaient la force de la générosité.
Désormais assignés à la propreté (au
propre contre le sale), à l’ordre et au silence, les vieux subissent dans nos
sociétés une véritable neutralisation sociale, une perte de leur pouvoir de
transmettre les choses du passé, ses valeurs. Les vérités prosaïques de
l’existence, d’une existence de gens toujours pressés, écrasent la tendresse,
les passions incalculables. Les vieux enfermés éprouvent sans doute des
sensations, mais celles-ci sont douceâtres, fades et flottantes, loin de la
brutalité de la vie active de plus en
plus pressée.
Où sont les dîners de famille où
l’on papote de tout et de rien ? Comment survivre dans un univers dépourvu
d’amoureux ? d’amis de passage ? Quand on ne peut plus se payer le
luxe de la tendresse, d’une tendresse partagée ?
La vieillesse survient quand la
fatigue domine la passion. Marcel Proust évoquait « le grand
renoncement » qu’est la vieillesse,
ce temps qui voit la fin de «la douceur réparatrice et bénie du repos ». Face
à la fatigue de vieillir, il faudrait aider les vieux à ne pas rester seuls
dans le couloir de la mort, sous l’emprise violente d’un système qui
s’apparente au système carcéral. Notre société, qui essaie de prolonger la vie
indéfiniment, cherche à effacer la mort : les rituels et cérémonials
d’enterrements disparaissent, tels les repas d’enterrement où l’on commentait
abondamment la vie du trépassé. L’adieu est désormais désacralisé et souvent
expédié à toute vitesse, sans plus de chants ni de poèmes, pas plus que de
musiques ou de veillées funèbres. Le cadavre n’est plus exposé, mais caché,
souvent brûlé. Reste le vide, car a disparu le lieu où rencontrer le mort, où
donner rendez-vous au défunt, procédure rituelle qui garantissait au deuil un
temps long. Le deuil ne se signale plus sur le corps des vivants qui ont aimé
celui ou celle qui vient de mourir. C’est dire que l’on ne croit plus en
l’avenir et que ne reste que le présent immédiat, sans aucune possibilité
d’anticipation.
Où sont passés les vieux ?
Les vieux ne sont désormais nulle part. Dans cette société qui vit sous la
tyrannie de l’instant, on surcharge frénétiquement le présent, on travaille
plus longtemps et plus vite, pas
forcément lieux, car de façon fragmentaire. Le manque de temps est le signe
distinctif du professionnalisme. La lenteur n’est pas encore redevenue la
marque de la raison. Reste l’écriture comme un des principaux « oasis de
décélération » (Rosa).
Pour n’avoir besoin de personne ni
de rien, à la mode de la liberté sartrienne, encore ne faut-il pas être
dépendant physiquement et psychiquement d’autres, d’étrangers. Pour se
désapproprier, « rien dans les mains, rien dans les poches »
(Jean-Paul Sartre), il faut être autonome, ce que ne sont pas les vieux
dépendants des soignants. Le don et l’abandon de soi ne peuvent concerner la
vieillesse qu’à la condition que celle-ci soit chaleureuse, joyeuse,
transgressive, révoltée, en un mot vivante. On peut n’avoir aucun intérêt pour
l’argent, ni vouloir posséder des objets, et se satisfaire d’une vie dans le
néant métaphysique, mais à condition de posséder le monde sans aucun substitut
symbolique. Mais les vieux enfermés dans les chambres des EHPAD (cette chambre
qui est à la fois une protection et une prison), n’ont pas de tels projets
métaphysiques d’une appropriation imaginaire du monde. Leur cadre de vie ne s’y
prête guère. Car ces vieux sont parqués dans des mouroirs invisibles,
hygiénisés par de « petites mains », elles aussi invisibles, «petites
mains » vaillantes, de femmes jeunes, souvent pleines de bonne volonté,
mais que la structure surdétermine à agir vite (elles courent sans cesse), sans
pouvoir faire la moindre causette auprès de vieilles et de vieux qui s’ennuient
dans leur chambre.
Les riches veulent bien aider les
vieux, comme les pauvres, mais de loin : ils ne veulent ni du spectacle
jugé obscène de la misère, ni de celui jugé encombrant de la vieillesse. La
stratégie d’évitement des pauvres, c’est de créer des ghettos protégés des
classes populaires. Quant aux vieux, il s’agit de les parquer dans des
établissements clos d’où ils ne sortiront plus. Cet impératif
« moral » de la classe dirigeante sanctionne soit la différence de
classes, soit l’écart des générations, grâce à une sorte d’essentialisation de
l’exclusion des non-actifs (pauvres ou vieux), par une sorte de déterminisme
biologique : les pauvres ne sont rien et les vieux ne sont plus rien.
Pauvre et vieux, c’est le désastre.
Et pourtant la vieillesse peut
être un bel âge. La vieillesse vous conduit à regarder la vérité en face, car
les vérités de la vie et de la mort deviennent bonnes à dire et à penser. Ne
pas vouloir savoir devient de plus en plus difficile. Vivre engourdi devient
impossible. Le « malheur de vivre » perce malgré toutes les
dérobades, la tête sous le drap. La « maladie de la mort »
(Marguerite Duras) est devenue la vérité du vieillard face à l’éternelle
jeunesse du monde. Au moment d’aborder l’inexistence, il est sinon raisonnable,
du moins sage de se poser la question des raisons de vivre, de commencer à
aborder un savoir : car mourir peut apprendre à vivre. Plus simplement, la
vieillesse rend plus libre : n’est-ce-pas le temps de la vie où l’on
commence à voir les choses comme elles sont, pour reprendre une formule de Fontenelle ?
« Je suis comme celui qui s’est tant attardé
Attend sur le chemin que la voiture passe »
Victor Hugo
On le voit, le partage entre la
sérénité et la résignation est ténu. Le calme procuré par un travail de deuil
vis-à-vis de la vie prépare à mourir. Mais l’isolement des vieillards aide-t-il
à cette sérénité ? En les parquant dans des immeubles fermés, on oblige
les vieux à économiser leurs vies, ce qui signifie qu’on les contraint à mourir
avant l’heure. Un vieux n’a aucun temps à gagner : il convient seulement
qu’il puisse apprendre à le perdre, en écoutant longuement, en conversant
joyeusement, en donnant compulsivement les objets auxquels il était le plus
attaché, en humant voluptueusement les arbres en fleurs du jardin. Mais surtout
en ne faisant pas d’économies sur sa vie : ne plus comptabiliser son
énergie vitale, ne plus calculer ses excès, ses dépenses, pour écarter cette
somnolence qui guette et qui n’est que de la survie comptable. Certains sociologues
appellent cela « la course lente »des vieillards. Vieillir, ce serait
en quelque sorte apprendre à courir lentement. Etre vieux, ce n’est pas être un
malade, pas plus qu’un délinquant que l’on devrait surveiller, prendre en
charge. Etre vieux, c’est avoir besoin d’un regard qui ne soit ni inquisiteur
ni médical, mais affectueux, bienveillant, solidaire, amical. Nous devons
apprendre à construire une « société du grand âge ». Au lieu de créer
des lieux de séparation, des barrières entre générations, nous devrions
pratiquer l’enchevêtrement et l’interdépendance, en quelque sorte une
« créolisation sociale», seule digne de lutter contre la violence de
l’économie capitaliste du profit, qui introduit la rivalité partout. Notre
société est confrontée à un choc anthropologique majeur – la pandémie en est
l’une des manifestations. Notre santé mentale est directement concernée. Mais
malheureusement, la vieillesse est un âge particulièrement délaissé dans les
EHPAD, de ce point de vue. Au-delà des causes organiques génétiques, c’est
toute la vie relationnelle des vieux qui doit être revisitée. La vie organique
compte, certes, mais il ne faut pas tomber dans l’idéologie scientiste qui
conduit à «une pharmacovigilance » omniprésente. Au lieu d’opposer mécaniquement un essentialisme
de la médecine à un existentialisme de la psychiatrie et de la psychanalyse,
mieux vaudrait comprendre que la vieillesse a besoin des deux. Or, le
traitement de la maladie mentale se porte mal en France. Est-ce parce que ces
sciences que sont la psychiatrie et la psychanalyse ne soignent pas tel ou tel
organe, mais l’ensemble de l’individu, de son corps, de sa vie ? La
maladie mentale est au croisement du normal et du pathologique, du biologique
et du spirituel, du corps et de l’esprit. Ce qui domine dans ces sciences,
c’est que l’on soigne globalement, au-delà de tous les actes techniques, et de
l’administration de médicaments.
Ce qui aide à vieillir, ce qui
aide à mourir, c’est l’amitié, avec sa ronde autour du monde, avec sa
bienveillance, avec ses messages, ses visites, ses embrassades, ses petits
cadeaux, ses mots doux, qui retiennent le vieillard au bord de la mort,
laissant à croire que l’on ne meurt qu’à condition de le vouloir, et qu’on aime
toujours la vie au nom des autres."
Francine Demichel
2022
_______________________________________
Les deux sens de l’histoire : Napoléon et La Commune
"Commémorer ne veut pas
dire nécessairement honorer inconditionnellement, mais renvoyer aux débats
d’historiens.
La France que j’aime,
c’est plus celle de la Commune que celle de Napoléon, plus celle de Louise
Michel que celle d’un régime esclavagiste, misogyne, détestant les
écrivains - hommes comme femmes- , pillant les richesses des autres
peuples.
Bien sûr, il y a
l’hommage incontournable de Victor Hugo. Bien sûr, il y a le Mémorial de
Sainte-Hélène. Bien sûr, il y a le mythe qui a fait que le mot
« corse » a traversé le monde entier.
Mais je préfère honorer
l’anonymat du peuple de La Commune, de ces hommes et de ces femmes « sans
place », « sans voix », invisibles, qui s’insurgent et
revendiquent le droit d’exister politiquement au prix de leur vie, ces
anonymes qui brûlent en effigie la guillotine, qui réquisitionnent des
logements pour les pauvres..
Bien sûr, avec Napoléon,
il y a la Comédie Française, l’Université, le Code Civil (encore que celui-ci
soit avant tout un culte à la propriété privée et au système patriarcal).
Célébrer Napoléon, c’est
célébrer l’Etat, un Etat centralisateur, puissant, unifiant la langue, la
culture, les frontières, la citoyenneté.
Napoléon, c’est le
triomphe du pouvoir, de l’ordre économique, politique et moral. C’est le ton
épique et conquérant. Napoléon fait partie de l’histoire des Césars, des grands
hommes, des héros mythiques, des hommes providentiels.
La Commune fut une
immense improvisation, tenue de se défendre contre Thiers. Les communards ont
rêvé d’une France qui n’existait pas, d’un mythe révolutionnaire irréalisable,
d’une justice généreuse.
Célébrer La Commune,
c’est célébrer un peuple courageux, inexpérimenté, rêveur. C’est célébrer un
moment de révolte neuf, un trou dans l’histoire de la domination.
Célébrer Napoléon, c’est
célébrer un homme de pouvoir, au pouvoir, un homme solitaire, qui se voulait en
tête du monde. Célébrer La Commune, c’est célébrer un peuple anonyme. C’est dire
au monde que l’incertitude d’avenir n’empêche pas l’engagement. Les hommes
et les femmes de La Commune n’étaient pas des gens en place, ils étaient des
victimes de l’ordre quotidien, à la violence invisible. Ils ont cherché, avec
courage, à construire une altérité avec générosité. Ils ont cherché à réaliser
leur liberté, et même si ce sursaut fut précaire, il laisse pourtant une trace
indélébile dans la mémoire de gauche des peuples du monde entier."
Francine Demichel
Mars 2021