Une
citoyenneté de résidence
André
PACCOU,
Membre
de la section de Corse et du Comité central
de
la Ligue des Droits de l’Homme
Dans
une tribune publiée le 28/02(1), Toni Casalonga commente mon texte
« une idéologie dangereuse » (2). Il en accrédite le contenu
qui démonte « l’argumentation fallacieuse» de Denis Luciani
(3). Il ajoute « Mais André Paccou n’a pas répondu à la
question : qui est « corse », il n’a pas proposé
d’alternative ». Je précise que mon objectif n’était pas
d’engager un dialogue, mais
de dénoncer des propos racistes.
A
de nombreuses reprises, nous nous sommes exprimés, la Ligue des
Droits de l’Homme et moi-même, sur cette question « qui
est corse ». Aujourd’hui,
Toni Casalonga le souligne, celle-ci prend la forme d’un projet de
statut de résident. Toutefois, sur le fond, la problématique
demeure.
Des
propos de Toni Casalonga, je retiens avec intérêt ses références
au droit du sol et à la résidence ; l’idée d’un héritage
culturel et naturel à transmettre de génération en génération,
condition d’un développement durable ; et pour chaque
génération, un droit d’inventaire ; la possibilité de
devenir corse et le refus d’une approche essentialiste.
Par
contre, affirmer que « le droit du sang prend tout son sens
dans le domaine domestique », c’est se tromper de registre.
Le droit du sang n’est pas une affaire de famille, mais un concept
juridique et politique. Lorsque Denis Luciani revendique un « jus
sanguinis » strict, il dit sa vision de la société qui, comme
je l’ai écrit, relève du racialisme.
Pour
sa part, Toni Casalonga ne veut pas opposer droit du sang et droit du
sol. Il reprend à son compte la logique du Code de nationalité
française. On pourrait considérer que, de cette manière, les
deux s’équilibrent et se neutralisent. C’est oublier les combats
idéologiques qui se mènent autour de ce Code, depuis trente ans,
depuis l’émergence du Front national, contre le droit du sol.
Le
FN demande toujours plus de droit du sang. Désormais, il est relayé
par une partie de la droite qui puise dans son registre idéologique.
Cela revient à dire que le sentiment d’appartenance se transmet
plus sûrement par les gênes que par les processus de socialisation,
notamment l’école et le vivre ensemble ! Même partiel, le
« jus sanguinis » demeure une porte ouverte à la xénophobie.
Une
citoyenneté fondée sur la résidence constitue l’alternative
contre ces dérives, ici et ailleurs. Elle signifie que,
tout être humain qui vit durablement en Corse, est citoyen corse,
quel que soit son lieu de naissance ou son lignage. La citoyenneté
se partage d’abord, là où l’on vit.
A
l’opposé du citoyen abstrait, d’une citoyenneté par
arrachement, la citoyenneté de résidence est située
dans l’espace et le temps. Elle est inséparable de l’histoire
des sociétés. C’est dans ce sens que l’histoire de la Corse
doit être davantage enseignée pour permettre à chacun de vivre
mieux sa citoyenneté.
Comment,
par exemple, ne pas penser à la justice privée, par le passé
construite sur une architecture sociale complexe, et qui fut
combattue justement par Pascal Paoli, avec toutefois certains moyens
fort heureusement abolis, la peine de mort, mais qui aujourd’hui
sert de manière anachronique, à expliquer certains règlements de
compte. L’histoire amène de la complexité là où certains
voudraient mettre des mythes et de la pureté.
Autre
exemple, la Méditerranée qui, de tous temps suscita les convoitises
des puissants, provoquant des fractures imbéciles et meurtrières
entre ses trois rives ; qui fut aussi un espace ouvert à la
diversité, à la fraternité, et le berceau de la pensée
cosmopolite. L’histoire de la Méditerranée est une porte ouverte
à la réflexion sur notre monde contemporain qui vit une nouvelle
mondialisation.
En
Corse, la citoyenneté située, c’est aussi la nécessité de dire
un nouveau droit linguistique, permettant de construire,
sans discrimination, une société bilingue. Une langue, c’est une
manière d’être au monde et de recréer du lien social, de
« devenir corse ou de le redevenir ».
Mais
ne restons dans le non-dit. Ne taisons pas le sujet qui fâche, celui
de la diaspora. Il faut en débattre. Par définition, ses membres ne
sont pas des résidents. Toutefois, les membres de la diaspora ont un
lien véritable avec la Corse. Ils ne peuvent être confondus avec
les autres « non résidents ».
Doit-on,
pour autant, inscrire une inégalité en droit ? Certains non
résidents auraient accès à la propriété sans
condition, alors que d’autres, qui ne sont pas de la diaspora, en
seraient exclus. Mélanger les enjeux, ceux de l’attachement de
certains par le lignage, et ses implications affectives et
patrimoniales, alors que la résidence est une question de « sol »,
c’est instaurer une discrimination, et ça n’est pas acceptable.
La citoyenneté, dans les différents espaces politiques où elle se
définit, signifie pour chaque individu, l’égalité en droit.
Faut-il
débattre d’un autre statut pour la diaspora ? Séparer d’une
part, les citoyennetés, d’autre part, les identités, c’est
vouloir rompre avec le déni de reconnaissance des singularités
territorialisées, qui sont autant de passages vers l’universel.
Il
est de tradition, lorsqu’on écrit sur la Corse, de citer Jean
Jacques Rousseau. Pour ma part, j’en resterai à la citation que
chacun connait : « J’ai quelque sentiment qu’un jour,
cette petite île étonnera le monde ». Et si cet étonnement
passait aujourd’hui par la citoyenneté de résidence. Ce ne serait
certainement pas trahir notre philosophe, car « il n’y a pas
de citoyenneté effective sans base sociétale : c’est entre
résidents durables que peut se passer le contrat social »(4).
- (1) du 28/02 « Une communauté de destin »
- (2) du 14/02 « Une idéologie dangereuse »
- (3) du 31/01 « La nation, les migrations »
(4) Jean Pierre Dubois, président d’honneur de la LDH devant la Commission Chaubon (29/11/2012)