vendredi 21 mars 2014

"UNE CITOYENNETE DE RESIDENCE" : tribune publiée dans la Corse Votre Hebdo

Une citoyenneté de résidence


André PACCOU,
Membre de la section de Corse et du Comité central
de la Ligue des Droits de l’Homme


Dans une tribune publiée le 28/02(1), Toni Casalonga commente mon texte « une idéologie dangereuse » (2). Il en accrédite le contenu qui démonte « l’argumentation fallacieuse» de Denis Luciani (3). Il ajoute « Mais André Paccou n’a pas répondu à la question : qui est « corse », il n’a pas proposé d’alternative ». Je précise que mon objectif n’était pas d’engager un dialogue, mais de dénoncer des propos racistes.

A de nombreuses reprises, nous nous sommes exprimés, la Ligue des Droits de l’Homme et moi-même,  sur cette question « qui est corse ». Aujourd’hui, Toni Casalonga le souligne, celle-ci prend la forme d’un projet de statut de résident. Toutefois, sur le fond, la problématique demeure.

Des propos de Toni Casalonga, je retiens avec intérêt ses références au droit du sol et à la résidence ; l’idée d’un héritage culturel et naturel à transmettre de génération en génération, condition d’un développement durable ; et pour chaque génération, un droit d’inventaire ; la possibilité de devenir corse et le refus d’une approche essentialiste.

Par contre, affirmer que « le droit du sang prend tout son sens dans le domaine domestique », c’est se tromper de registre. Le droit du sang n’est pas une affaire de famille, mais un concept juridique et politique. Lorsque Denis Luciani revendique un « jus sanguinis » strict, il dit sa vision de la société qui, comme je l’ai écrit, relève du racialisme.

Pour sa part, Toni Casalonga ne veut pas opposer droit du sang et droit du sol. Il reprend à son compte la logique du Code de nationalité française. On pourrait considérer que, de cette manière,  les deux s’équilibrent et se neutralisent. C’est oublier les combats idéologiques qui se mènent autour de ce Code, depuis trente ans, depuis l’émergence du Front national, contre le droit du sol.

Le FN demande toujours plus de droit du sang. Désormais, il est relayé par une partie de la droite qui puise dans son registre idéologique. Cela revient à dire que le sentiment d’appartenance se transmet plus sûrement par les gênes que par les processus de socialisation, notamment l’école et le vivre ensemble ! Même partiel, le « jus sanguinis » demeure une porte ouverte à la xénophobie.

Une citoyenneté fondée sur la résidence constitue l’alternative contre ces dérives, ici et ailleurs. Elle  signifie que, tout être humain qui vit durablement en Corse, est citoyen corse, quel que soit son lieu de naissance ou son lignage. La citoyenneté se partage d’abord, là où l’on vit.

A l’opposé du citoyen abstrait, d’une citoyenneté par arrachement,  la citoyenneté de résidence est située dans l’espace et le temps. Elle est inséparable de l’histoire des sociétés. C’est dans ce sens que l’histoire de la Corse doit être davantage enseignée pour permettre à chacun de vivre mieux sa citoyenneté.

Comment, par exemple, ne pas penser à la justice privée, par le passé construite sur une architecture sociale complexe, et qui fut combattue justement par Pascal Paoli, avec toutefois certains moyens fort heureusement abolis, la peine de mort, mais qui aujourd’hui sert de manière anachronique, à expliquer certains règlements de compte. L’histoire amène de la complexité là où certains voudraient mettre des mythes et de la pureté.

Autre exemple, la Méditerranée qui, de tous temps suscita les convoitises des puissants, provoquant des fractures imbéciles et meurtrières entre ses trois rives ; qui fut aussi un espace ouvert à la diversité, à la fraternité, et le berceau de la pensée cosmopolite. L’histoire de la Méditerranée est une porte ouverte à la réflexion sur notre monde contemporain qui vit une nouvelle mondialisation.

En Corse, la citoyenneté située, c’est aussi la nécessité de dire un nouveau droit linguistique,  permettant de construire, sans discrimination, une société bilingue. Une langue, c’est une manière d’être au monde et de recréer du lien social, de « devenir corse ou de le redevenir ».

Mais ne restons dans le non-dit. Ne taisons pas le sujet qui fâche, celui de la diaspora. Il faut en débattre. Par définition, ses membres ne sont pas des résidents. Toutefois, les membres de la diaspora ont un lien véritable avec la Corse. Ils ne peuvent être confondus avec les autres « non résidents ».

Doit-on, pour autant, inscrire une inégalité en droit ? Certains non résidents auraient accès à la  propriété sans condition, alors que d’autres, qui ne sont pas de la diaspora, en seraient exclus. Mélanger les enjeux, ceux de l’attachement de certains par le lignage, et ses implications affectives et patrimoniales, alors que la résidence est une question de « sol », c’est instaurer une discrimination, et ça n’est pas acceptable. La citoyenneté, dans les différents espaces politiques où elle se définit, signifie pour chaque individu, l’égalité en droit.

Faut-il débattre d’un autre statut pour la diaspora ? Séparer d’une part, les citoyennetés, d’autre part, les identités, c’est vouloir rompre avec le déni de reconnaissance des singularités territorialisées, qui sont autant de passages vers l’universel.

Il est de tradition, lorsqu’on écrit sur la Corse, de citer Jean Jacques Rousseau. Pour ma part, j’en resterai à la citation que chacun connait : « J’ai quelque sentiment qu’un jour, cette petite île étonnera le monde ». Et si cet étonnement passait aujourd’hui par la citoyenneté de résidence. Ce ne serait certainement pas trahir notre philosophe, car « il n’y a pas de citoyenneté effective sans base sociétale : c’est entre résidents durables que peut se passer le contrat social »(4).


La Corse-votre hebdo :
- (1) du 28/02 « Une communauté de destin »
- (2) du 14/02 « Une idéologie dangereuse »
- (3)  du 31/01 «  La nation, les migrations »

(4) Jean Pierre Dubois, président d’honneur de la LDH devant la Commission Chaubon (29/11/2012)