"La Ligue ne se borne pas à prendre en charge la portion de justice inscrite dans la loi ; elle veut inscrire dans la loi la totalité de la justice." Victor BASCH au Congrès de 1929. Il a été président de la LDH de 1926 à 1944. Il fut assassiné avec sa femme Ilona par la milice française le 10 janvier 1944.

mardi 10 juillet 2012

PADDUC : la section propose sa réflexion et définit les enjeux du Plan d'Aménagement et de Développement Durable de la Corse. Texte envoyé aux élus territoriaux, publié dans La Corse-Votre Hebdo le 26 juin et dans la revue Hommes et Libertés de septembre 2012.


   Pour un nouveau Riacquistu [1]   

               
Pour le Ligue des Droits de l’Homme,
Dominique RENUCCI
présidente de la section de Corse
Michèle ZEVACO,
déléguée de Corse de la LDH
André PACCOU
membre du Comité central


De par son caractère stratégique et normatif, le plan d’aménagement et de développement durable de la Corse, le PADDUC [2], constitue un outil de régulation social et environnemental essentiel. La société civile corse a compris cette importance. Elle s’est fortement mobilisée contre un projet qui planifiait une dé-sanctuarisation de la Corse. Dans le même temps, elle a revendiqué le droit de délibérer aux côtés des élus.

En réponse à cette aspiration démocratique, la nouvelle Assemblée de Corse a organisé des Assises du foncier et du logement. A l’issue de ces travaux, elle a adopté le principe d’une réflexion sur le statut de résident, confirmant qu’il ne peut y avoir de PADDUC sans une vision de la Corse qui placerait en son centre le concept de résidence. Désormais, il faut se mettre au travail et vite afin de définir une autre trajectoire pour la Corse qui permettra  de sortir d’un mal développement chronique et d’un état de pauvreté permanent.

Nous sommes prisonniers  d’un modèle de société que nous avons construit autour de la rente économique liée au tourisme et des enjeux individuels et collectifs liés aux modalités d’accès direct ou indirect à ces ressources. En fait, d’une manière ou d’une autre, les acteurs sociaux développent des stratégies afin de maximiser leurs avantages dans la compétition qui se déroule autour de l’accès aux ressources rentières.

Au bout du compte, seuls quelques-uns en profitent. Parmi les exclus, certains développent des stratégies de survie dans le cadre d’une économie de la « débrouille » génératrice d’autres violences. D’autres arrivent à travailler dans le secteur formel mais ils vivent une condition de travailleur pauvre dont les effets négatifs ne sont atténués que par le filet de la solidarité familiale. Avec  les travailleurs immigrés, les femmes isolées, les retraités, ils forment une société du précariat. D’autres encore, dans une situation intermédiaire, voient leur statut social se dégrader.

Nous ne pouvons ignorer le monde « global » dans lequel nous vivons, et  la « déraison économique » qui l’agite. L’insertion de notre modèle rentier dans une économie mondiale dominée par la financiarisation et les dérèglements  exacerbe la compétition entre les individus, favorise les dérives spéculatives, aggrave les inégalités, dégrade l’environnement, uniformise les comportements, détruit la diversité culturelle.

Dans ce contexte de profonde déprime sociale et de nouvelles complexités, où se perdent les rêves du dernier Riacquistu, un sentiment de dépossession se propage et le rejet du « système » revient comme un leitmotiv. Ces réactions sont  synonymes de désenchantement démocratique. Elles expriment un sentiment d’impuissance face à la loi du plus fort. Elles nourrissent de mauvaises colères à la recherche d’un bouc-émissaire.

De son côté, le pouvoir personnel, clanique et clientéliste cherche les moyens d’une reconversion. Sur le front de l’urbanisme, la Loi qui contribue au vivre ensemble devient source de conflits autour du contrôle des terres littorales. Sans cesse négociée, elle ne donne plus de repères. Les situations sont vite ingérables et dégénèrent en menaces, en attentats ou en assassinats. Si nous laissons faire, d’autres territoires et la société dans son ensemble connaîtront la même régression démocratique.

Ce sont les droits de l’homme qui sont le fondement d’une société démocratique. Leur réalisation passe nécessairement par la mise en œuvre d’un autre développement qui s’appuie sur la participation et la contribution des citoyennes et des citoyens. Elle nécessite une économie de production et une société de la solidarité ayant pour objectif des conditions de vie satisfaisantes pour chacun dans un environnement sain, protégé et amélioré pour les générations présentes et à destination des générations futures.

Pour la Ligue des droits de l’Homme, le PADDUC doit répondre à cette exigence d’un autre développement. Il doit rendre visible une alternative en diagnostiquant les besoins des femmes et des hommes qui vivent en Corse puis énoncer des propositions d’égalité réelle. Tel est le sens à donner au débat sur la résidence qui contribuera à définir une nouvelle citoyenneté.

Nous en débattrons avec l’Etat mais pas dans un face à face exclusif. Nous devrons aussi investir l’Europe. L’Europe est une chance. Là existent d’autres traditions politiques que celle d’un Etat uniforme et centralisateur. L’égalité y est définie comme le traitement similaire de situations similaires et le traitement spécifique de situations spécifiques. Nous pouvons aussi profiter du débat sur une citoyenneté européenne de résidence.

Nous sommes en phase avec notre temps. Dans la nouvelle configuration des espaces politiques que provoque le monde « global », et afin de prendre en compte la réalité des migrations, il nous faut penser, en tous lieux, et donc ici, une nouvelle citoyenneté fondée sur la résidence, notamment, un droit fondamental à la citoyenneté pour les résidents quelle que soit leur origine. 

A un identitaire défensif qui privilégie un impossible repli sur soi et un individu en guerre avec chacun pour survivre,  nous répondrons par la possibilité donnée à chaque individu installé durablement de construire la société politique corse, de participer et de contribuer au projet commun, de former une communauté de destin, le peuple corse.

Nous redirons les droits, notamment le droit de vote et l’accès au foncier, en référence à une citoyenneté locale de résidence. Il conviendra de définir précisément les critères d’une installation durable en Corse. Le projet est ambitieux mais il répond à la nécessité pressante d’une alternative.

Faire vivre les droits, tous les droits, rien que les droits, les droits de l’homme, le droit au développement, le droit à un environnement sain, ici en Corse comme ailleurs, en reconnaissant au peuple corse, les voies qui lui sont propres pour atteindre des objectifs qui, eux, sont communs à l’humanité ; Tels sont les termes « Pour un nouveau Riacquistu » que propose la Ligue des Droits de l’Homme.

[1] Dans les années 70, mouvement social de grande ampleur dont l’objectif est la réappropriation d’une langue, d’une culture, d’une histoire et d’une mémoire mutilées. Dans ce contexte de bouillonnement civique et associatif, une section de la LDH fait également sa réapparition à Ajaccio.

[2] Le PADDUC définit une stratégie de développement durable de la Corse pour les 20 à 30 prochaines années. Il fixe les objectifs de préservation de l’environnement de l’île et son développement économique, social, culturel et touristique. Il présuppose un projet de société. En 2006, la majorité de droite élabore un PADDUC sur la base d’un projet ultralibéral appelant à une dé-sanctuarisation de la Corse, et se fondant sur une économie résidentielle (construction de 40000 résidences secondaires), une remise en cause de la loi Littoral, le développement de transports low-coast, le tout tourisme,  une société du précariat, … pour être compétitif. Pendant près de trois ans, ce projet suscite une importante mobilisation de la société civile qui débouche sur le retrait dudit projet et la défaite de la droite aux élections territoriales de 2010