"La Ligue ne se borne pas à prendre en charge la portion de justice inscrite dans la loi ; elle veut inscrire dans la loi la totalité de la justice." Victor BASCH au Congrès de 1929. Il a été président de la LDH de 1926 à 1944. Il fut assassiné avec sa femme Ilona par la milice française le 10 janvier 1944.

mardi 30 juin 2015

Tribune de Michel Tubiana "Notre avenir dépend aussi de la Tunisie"

Notre avenir dépend aussi de la Tunisie

Il faut soutenir le peuple tunisien. Onze millions d’habitants, le plus petit des pays du Maghreb mais celui par qui l’espoir s’est levé dans cette région du monde. Un peuple qui a démontré jusque dans le drame sa volonté de vivre libre et en démocratie. Un pays enserré entre des voisins qui n’ont rien à faire de son avenir soit qu’il s’enfonce dans un immobilisme annonciateur des pires tempêtes, soit qu’il se délite dans un bourbier de sang et de clans. Un pays qui fournit un des plus gros contingents de ceux qui poursuivent un mythe destructeur en Syrie ou en Irak et un peuple qui s’appauvrit de jour en jour, victime du passif laissé par le régime précédent, mais aussi victime d’un environnement économique toujours plus inégal et déloyal. De tout cela nous sommes en partie responsables : par le soutien sans faille apporté au pouvoir de Z. Ben Ali, par la fermeture imbécile de nos frontières, par le refus d’apporter l’aide économique nécessaire et par le refus de fournir les moyens nécessaires à la sécurité des frontières de la Tunisie. Obnubilées par le « danger migratoire », incapables de se rendre compte qu’elles construisent leurs propres peurs, l’Union européenne, et la France en particulier, n’ont toujours pas compris ce qui est en jeu. Bien sûr, d’abord et avant tout le devenir d’un peuple qui a su construire une société traversée de débats, ouverte sur le monde et qui a soif non des valeurs occidentales mais de construire sa propre voie vers les valeurs universelles qui fondent l’humanité. Mais aussi une société fragile, travaillée par les mêmes démons qu’ailleurs et qui entretient avec la démocratie un rapport naissant et imparfait qui a besoin d’être sans cesse consolidée. Les actes de pur terrorisme qui viennent de se produire en Tunisie appellent à une solidarité sans faille. Bien entendu, nous resterons vigilants pour que la nécessaire lutte contre le terrorisme ne tourne pas au fiasco démocratique. Mais aujourd’hui, c’est de notre solidarité active dont la Tunisie a besoin. Solidarité individuelle certes (allons en Tunisie cet été…), solidarité de l’Union européenne, de la France encore plus car c’est là que se trouvent les moyens nécessaires pour pallier les difficultés économiques et sociales et pour aider à sécuriser les frontières de la Tunisie. Ne nous faisons pas d’illusions, cette aide ne relèvera pas d’un souci de solidarité. Ce n’est qu’en faisant appel aux intérêts de l’Union européenne que l’on peut espérer que celle-ci admettra de remiser ses peurs et comprendra l’utilité d’aider le peuple tunisien. La chute de la démocratie, car c’est bien le risque à terme, signifierait que, pendant cinquante ans ou plus, toute référence à celle-ci serait oblitérée dans cette région. Il s’en suivrait une instabilité comparable à celle que connaît la Libye aujourd’hui et à laquelle viendrait s’ajouter inévitablement celles d’autres pays, transformant pour longtemps le Maghreb et le Machreq, en un territoire d’affrontements et de haine. Croire un instant que l’Europe pourrait échapper aux conséquences de ce désastre relève de l’aveuglement. Et aucune muraille, aucune expédition militaire n’y pourront rien si ce n’est d’aggraver encore un peu plus cet enchaînement. Les peuples de la région seront les premiers à supporter ce désastre, nous le supporterons à l’instant suivant. Nos valeurs, si hautement proclamées et si souvent ignorées, exigent de porter au secours de la Tunisie. Jusqu’à ce jour, la Tunisie a entendu beaucoup de bonnes paroles et n’a reçu que peu, beaucoup trop peu. Le réalisme politique et les intérêts égoïstes de l’Union européenne dictent à nos dirigeants un autre chemin. Celui d’une aide massive qui ne soit pas génératrice d’endettement. En auront-ils l’intelligence ?
Michel Tubiana
Président d’honneur de la LDH
Président du Réseau euro-méditerranéen des droits de l’Homme (REMDH)
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